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Auteur/autrice : 24 aout 1944

Lozano Manuel

Ma mère est morte quand j’avais cinq ans. Elle est tombée malade – des grosseurs parsemaient son corps – et on n’a rien pu faire pour la soigner parce qu’on n’avait pas d’argent. D’elle, je me rappelle seule- ment que, peu avant de mourir, elle m’a dit : « Fais bien cas de ton père, Manuel, écoute-le toujours. » Mon père était anarchiste ; un
très brave homme, très sérieux et très anticlérical. Il était garçon de café. Il y avait beaucoup d’anarchistes en Andalousie…

« À cette époque, les jeunes se réunissaient pour publier des revues et des journaux, aller à des conférences, faire du théâtre. Beaucoup de ces jeunes faisaient des kilomètres et des kilomètres à pied pour donner des cours et animer des discussions dans des fermes où se réunissaient les ouvriers agricoles, après une dure journée de travail, à la lueur d’une chandelle. Moi, je savais lire et écrire et j’appartenais à un de ces groupes qui allaient donner des cours et commenter des textes d’écrivains libertaires – dont Anselmo Lorenzo [ouvrier typographe, une des plus importantes figures de l’anarchisme espagnol].

« Quand les rebelles de Franco sont arrivés et qu’ils ont occupé Jerez, mon père m’a dit que je devais m’en aller tout de suite ; et il m’a aidé à fuir. Il n’a pas voulu venir avec moi : ils l’ont fusillé peu après… D’après un de mes oncles, il a dit avant de mourir : « Moi, ils vont me fusiller, mais ils ne prendront jamais mon fils. » Et ils ne m’ont pas pris.
« J’étais très jeune. Mais dans ces moments-là, et vivant une telle tragédie, on « grandit » très vite… Je suis arrivé à Grenade par la montagne, déjà en guerre contre ceux qui avaient fait le coup d’État. Je me suis trouvé à Almería, en Murcie, et à Alicante. De là, je suis parti vers l’Afrique du Nord sur un bateau de pêche qui s’appelait La Joven María (La jeune Marie). Il nous a emmenés jusqu’en Algérie…

« Le lendemain, en pleine rue, j’ai été arrêté par la police et, comme beaucoup d’autres Espagnols, enfermé dans un camp réservé aux clandestins, dans un grand hangar sur les quais. Ce hangar était entouré de barbelés et surveillé par la garde mobile et des Sénégalais armés. C’était un vrai camp de concentration. Le directeur du camp avait lui-même prononcé ces mots, en riant, quand je lui avais demandé une serviette de toilette : « Ce n’est pas un hôtel, c’est un camp de concentration.
« De là, on m’a emmené dans deux autres camps, et, ensuite, à Colomb-Béchar, toujours à manier la pelle et la pioche, écrasant des pierres et surveillé par des gardiens, parmi lesquels il y avait des nazis. Un jour, j’ai laissé tomber une brouette chargée de pierres contre un des chefs allemands qui se trouvait un peu plus bas, un type d’une grande cruauté. Il n’a pas survécu. Deux Espagnols seulement ont vu que c’était moi. On était très contents.

« Quand les Alliés ont débarqué en Afrique, ils nous ont tous libérés. Peu après, je me suis engagé dans les corps francs d’Afrique pour lutter contre les Allemands dans la guerre de Tunisie ; une guerre que dirigeait le général allemand Rommel. Ses troupes étaient considérées comme des forces d’élite. On a réussi à les mettre en déroute ; et je me suis toujours demandé comment j’avais pu survivre à cet enfer. Et comment j’ai pu survivre à ce qui est venu après…

« Pendant qu’on était en Algérie, on nous disait de ne pas passer dans la zone arabe ; mais moi, j’y passais tous les jours, je me promenais tranquillement, j’allais dans les cafés, on m’invitait à prendre le thé. Les autres me disaient que j’étais fou de faire ça, mais je leur répondais que c’était eux les fous, parce que ces gens étaient superbes. »


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Hernandez Daniel

«  Mon père était pêcheur, mais, comme il y avait peu de travail, il était parti comme mécanicien sur un cargo. En 1930, comme les choses conti- nuaient à être difficiles, toute la famille avait émigré à Alger ; on s’était installés dans le quartier de la Marine, où on a vécu dans de grandes difficultés et une grande misère. Un an plus tard, on s’installait à Oran, où travaillait un frère de mon père, également pêcheur.

On était arrivés là-bas sans rien et on essayait de gagner notre vie en pêchant clandestinement. On n’a reçu aucune aide. Ni les Espagnols, ni les Français d’origine espagnole ne voulaient entendre parler de nous…
« Mon père était un de ces pêcheurs andalous qui croyaient en la Vierge du Carmel et qui ne coupaient jamais le pain sans l’avoir d’abord signé d’une croix ; mais, en même temps, il avait des idées républicaines et suivait de près les informations sur la guerre civile. C’était un homme qui savait lire, et comme il y en avait peu qui lisaient, il en réunissait quelques-uns devant la porte de la maison, et, à la lumière d’une bougie ou d’un quinquet, autour d’une cruche de vin et d’un peu de poisson salé, il leur lisait le journal en racontant et commentant ce qui se passait dans le monde.

« À Oran, où le maire était curé et pétainiste – et appuyé par de nombreux fascistes –, débarquaient beaucoup de réfugiés qui venaient d’Almería, Alicante ou Valence, la plupart sur des voiliers ou des barques de pêcheurs. Ils étaient tous considérés comme des « rouges », et on en a emmenés beaucoup vers des camps de concentration situés dans le sud de l’Algérie. Nous, on savait qu’ils étaient maltraités dans ces camps.
« Comme les ports étaient réquisitionnés à cause de la guerre, mon père et moi devions aller pêcher à 20 km d’Oran. C’est justement sur la plage où on allait pêcher qu’on s’est retrouvés face au débarquement américain. »

Arrue German

« Mon père était républicain et appartenait à la Confédération nationale du travail (CNT). Moi, j’étais aux Jeunesses libertaires (JJLL).
« Quand la République est arrivée, j’avais quatorze ans. […]
« Quand la guerre a éclaté, j’étais à Teruel. On était là-bas un groupe de Benaguacil, partis pour y travailler, récolter le blé. […] J’ai marché une cinquantaine de kilomètres, jusqu’à ce qu’une voiture me prenne et m’emmène à Benaguacil. Quand je suis arrivé au village, tout le monde me croyait mort. […]
« J’ai fait la guerre à Teruel, à Lérida et dans la région de l’Èbre, engagé dans l’artillerie lourde ; j’étais au 5e léger d’artillerie. Je m’occupais d’une équipe de camions de transport de munitions. […]
« La guerre civile a été une guerre dans laquelle nous avons lutté sans armes et qui a duré vingt-sept mois. En France, par contre, face au même ennemi allemand, l’armée française a été vaincue en très peu de jours. Et on disait pourtant que l’armée française était la meilleure d’Europe.
« J’ai passé la frontière le 2 février 1939. L’aviation allemande et l’aviation franquiste nous ont bombardés sur le chemin, jusqu’au dernier moment. En peu de jours, on est arrivés en France ; plus d’un demi-million de personnes. En grande partie, on nous a laissés sur les plages comme des animaux, sans aucune protection contre le froid ou la pluie ; comme des animaux… […]
« De nombreux blessés sont morts faute de soins médicaux. Ils étaient enterrés dans un cimetière aménagé dans un des camps. Un cimetière qu’on a labouré, quelques années après, sans tenir compte de rien. Aujourd’hui, il ne reste aucun souvenir de ces morts pour la République. Et ils étaient des milliers. […]

« Quelques mois plus tard, la déclaration de guerre est arrivée en France ; et, tout de suite, ils sont venus dans les camps pour former des compagnies de travail avec les Espagnols. Moi, on m’a emmené dans une carrière : une poudrière.
« Quand les Allemands ont envahi la France, je me trouvais dans la zone libre ; mais je savais que si les choses empiraient, on viendrait nous prendre tous. Pour l’éviter, et pour voir si, au moins, on pouvait manger, beaucoup d’entre nous sont allés à la Légion. On nous a emmenés en Afrique du Nord. En Afrique aussi, il y avait beaucoup d’Espagnols. »