Mois : octobre 2014

L’exil libertaire espagnol

Janvier-février 1939 : La chute de la Catalogne provoque l’exode de quelque 500 000 réfugiés. Ils seront, pour l’essentiel, parqués dans les « camps du mépris » du sud de la France. Le long exil des « républicains » espagnols commence. Géographiquement, il se répartira entre la France, très majoritairement, l’Afrique du Nord et l’Amérique latine – surtout le Mexique.

25 février 1939. : Constitution, à Paris, du Conseil général du Mouvement libertaire espagnol (MLE). Maria-no Vázquez en est le secrétaire. À son décès, en juin, il est remplacé par Germinal Esgleas.

Automne 1939. : Constitution du premier comité national (CN) clandestin de la CNT d’Espagne (Intérieur).

Novembre 1939. : Constitution du réseau « Pat O’Leary », filière d’évasion à travers l’Espagne, dont l’homme clé est le libertaire Francisco Ponzán. Elle permettra l’évacuation vers l’Angleterre de centaines d’aviateurs alliés, de juifs et de résistants. Ponzán sera assassiné par les nazis le 17 août 1944.

Fin 1939. : Avec la déclaration de guerre, le Conseil général cesse toute activité. De son côté, Juan García Oliver, qui a gagné la Suède, se déclare favorable à la création d’un parti politique. Son projet – le Parti ouvrier du travail (POT) – n’aura aucun succès.

1940. : Pour nombre de libertaires espagnols, le déclenchement des hostilités est perçu comme une chance à saisir et le prélude à la libération de l’Espagne. Sans consigne ni mot d’ordre, ils forment, en grand nombre, des maquis autonomes ou intègrent les rares maquis alors existants. Au cours des années qui suivront, les plus connus d’entre eux seront ceux de l’Ariège, de Dordogne, de l’Aveyron, du Cantal et de la Savoie. Une tendance minoritaire du MLE faisant foi d’orthodoxie anarchiste s’abstiendra, néanmoins, de participer à la Résistance.

Novembre 1940. : Juan Peiró est extradé vers l’Espagne, où il sera exécuté en juillet 1942.

1941. : La CNT se reconstitue organiquement à partir du chantier de construction du barrage hydraulique de l’Aigle (Corrèze), où presque tous les travailleurs espagnols, intégrés au Groupement de travailleurs étrangers (GTE), sont cénétistes.

20 février 1942. : Cipriano Mera est extradé vers l’Espagne, où un conseil de guerre le condamnera à mort. Sa peine sera finalement commuée.

1943. : Réunions clandestines de la CNT à Mauriac (Cantal), le 6 juin, et à Tourniac (Cantal), le 19 septembre.

12 mars 1944.– Réunion clandestine de Muret (Haute-Garonne). Elle élit un comité national, dont le siège est à Toulouse. Francisco Carreño en est le secrétaire.

24 août 1944. : Parmi les nombreux républicains espagnols de la 2e DB qui contribuent à la libération de Paris, on compte cent vingt anarchistes, tous membres de la 9e compagnie (la « Nueve »), sous les ordres de Raymond Dronne.

Septembre 1944. : Tentative d’incursion massive de guérilleros à travers le val d’Aran, organisée par l’Union nationale espagnole (UNE), sous direction communiste. Certains libertaires y participent. L’échec est total.

5-13 octobre 1944. : Un plénum, représentant 25 000 affiliés, se réunit dans Toulouse libéré. Juan Manuel Molina (Juanel) est élu secrétaire de la CNT (Exil).

Octobre 1944. : Création, sous l’impulsion de la CNT (Intérieur), de l’Alliance nationale des forces démocratiques (ANFD).

Printemps 1945. : Les libertaires du bataillon « Libertad » se distinguent dans les combats de la Pointe de Grave (Gironde).

1er -12 mai 1945. : Congrès de Paris. Les congressistes sont divisés entre « collaborationnistes » – partisans de la ligne de collaboration antifasciste adoptée pendant la guerre – et « apolitiques » – partisans d’un retour aux valeurs de base de l’anarcho-syndicalisme. Un compromis est adopté entre les deux tendances.

Juillet 1945. : La CNT (Intérieur) tient clandestinement plénum à Carabaña (environs de Madrid) et réaffirme la ligne de collaboration antifasciste.

Août 1945. : La désignation de Horacio Prieto et de José Leiva comme représentants de la CNT au gouvernement républicain dirigé par José Giral provoque de fortes tensions entre « collaborationnistes » et « apolitiques ».

Décembre 1945. : La scission est consommée. Deux CNT rivales e disputent, désormais, la représentativité de l’exil confédéral. Plus nombreuse dans l’exil français, la CNT « apolitique » 22 000 affiliés contre 4 000 à la CNT « collaborationniste » est largement minoritaire en Espagne.

1945-1947. : Malgré des conditions d’existence difficiles – huit comités nationaux désarticulés en seulement cinq ans –, la CNT de l’Intérieur se restructure. Elle publie de nombreuses feuilles clandestines, perçoit des cotisations et mène de nombreuses actions dans le cadre de l’ANFD. Celle-ci entreprend des conversations secrètes avec des monarchistes opposés à Franco. Parallèlement, des groupes armés isolés constituent des partidas (maquis) dans les sierras d’Aragon, d’Andalousie, de Galice et de Cantabrie.

1946. : La CNT en exil (« apolitique ») envoie des groupes de guérilleros en Espagne. Parmi ceux-ci, le plus actif est celui de Marcelino Massana, qui compte dans ses rangs José Luis Facerías, les frères Sabaté (Manuel et Francisco, dit « Quico ») et Ramón Vila Capdevila, dit « Caraquemada ».

17 août 1946. : Arrestation de Facerías, coordinateur des activités clandestines à Barcelone. Il est remplacé par Liberto Sarrau.

Décembre 1946 : L’ONU condamne le régime franquiste.

Début 1947. : Partisan d’une plus grande étanchéité entre l’organisation légale, en France, et les groupes armés de l’Intérieur, Liberto Sarrau décide d’agir sous l’appellation du Mouvement libertaire de résistance (MLR), ce qui entraîne un désaveu immédiat des instances de la CNT en exil (« apolitique »).

Février 1947. : José Giral est remplacé par Rodolfo Llopís à la tête du gouvernement républicain en exil. La CNT (Intérieur) y est représentée par Luis Montoliú. Démissionnaire en août de la même année, le gouvernement Llopís sera le dernier à compter dans ses rangs une représentation de la CNT.

Octobre 1947. : Congrès de Toulouse de la CNT en exil (« apolitique »). Il y est décidé la création d’une Commission de défense chargée de coordonner l’activité insurrectionnelle en Espagne.

Février 1948 : Arrestation de Liberto Sarrau et auto-dissolution du MLR.

Mars 1948. : Dans un document publié à Paris, Horacio Prieto propose la création d’un Parti libertaire. Ce projet n’aura pas davantage de succès que celui du POT de García Oliver.

12 septembre 1948. : Tentative d’attentat contre Franco menée par Antonio Ortiz, Primitivo Gómez et José Pérez Ibáñez. Un avion Norécrin, chargé de bombes, survole la baie de San Sebastián avec l’intention de les larguer sur la tribune du Club nautique, où Franco préside les régates. Repéré et poursuivi par quatre avions de chasse, le Norécrin rebrousse chemin.

Fin 1948. : Dissolution de l’ANFD. La collaboration avec les éléments monarchistes provoque une forte tension au sein de la CNT « collaborationniste ». Devant l’échec des diverses stratégies mises en œuvre, et sur proposition des instances de la CNT en exil (« collaborationniste »), une réunion au sommet des deux CNT décide de l’organisation d’un référendum interne aux deux organisations posant la question de la ré-unification. En 1949, la consultation a lieu. La CNT « collaborationniste » approuve la réunification ; la CNT « apolitique » la refuse. Elle est donc rejetée.

1949-1950. : Accroissement de l’activité des groupes armés en Catalogne. Parmi ceux-ci, ceux de José Luis Facerías et de « Quico » Sabaté, qui se spécialisent dans la guérilla urbaine, deviennent mythiques. De leur côté, « Caraquemada » et Massana développent une guérilla rurale. D’autres groupes font leur apparition, comme « Los Maños ». On chiffre à environ 300 les activistes venus de France, de 1946 à 1949, pour participer à ces groupes. Mais les revers sont nombreux et les pertes très lourdes.

Novembre 1950. : L’ONU revient sur sa condamnation du régime et envisage la normalisation de ses relations avec l’Espagne franquiste.

1951. : La CNT en exil (« apolitique ») renonce à la lutte armée. Dès lors, les groupes d’action qui souhaitent la poursuivre restent sans soutien logistique et financier. C’est le cas des groupes de Massana, « Quico » Sabaté, José Luis Facerías et « Caraquemada ».

Février 1951 : A la suite de l’attaque, à Lyon, d’un fourgon postal par un groupe d’Espagnols, « Quico » Sabaté et plusieurs responsables de la CNT en exil (« apolitique ») – José Peirats, Pedro Mateu et José Pas-cual – sont arrêtés et malmenés.

Février-mars 1951. : Une grève contre la compagnie des tramways mobilise largement la population de Barcelone. Elle s’étend à Badalona, Terrassa, Sabadell et Manresa et mobilise plus de 100 000 travailleurs qui pratiquent le boycottage des transports urbains. Des affrontements se produisent. Des feuilles ronéotées anonymes circulent de main en main. On peut y lire : « Un problème de tramways à régler ? C’est Facerías qu’il faut appeler. Contre le Requeté ? Vive Sabaté ! »

1952. : L’Espagne franquiste est admise à l’Unesco.

6 février 1952. : Un conseil de guerre se réunit à Barcelone pour juger quelques-uns des survivants des groupes d’action arrêtés en 1949. Neuf condamnations à mort sont prononcées. Appuyée par Albert Camus, André Breton et Jean-Paul Sartre, une campagne de solidarité est menée en France.

1953. : Le régime franquiste obtient deux victoires diplomatiques importantes : en août, la signature d’un concordat avec le Vatican ; en septembre, celle d’un pacte d’assistance mutuelle avec les Etats-Unis.

Fin 1953. : La CNT de l’Intérieur est exsangue. De 1948 à 1953, dix comités nationaux ont été démantelés. Devant la faillite de la stratégie de rapprochement avec les monarchistes, son relais en exil – le sous-comité de la CNT « collaborationniste » prône la constitution, sur le plan syndical, d’une Alliance de la CNT, de l’UGT et de la STV basque et, sur le plan politique, la constitution d’une Union des forces démocratiques ouverte à toutes les composantes de l’anti-franquisme, à l’exception des communistes.

1955. : L’ONU admet l’Espagne franquiste en son sein.

1955-1957.– « Quico » Sabaté reprend la lutte, mais de façon autonome. Le 1er mai, il inonde Barcelone de tracts signés « Groupes anarcho-syndicalistes ». Privés de tous moyens et condamnés à l’isolement par les instances de la CNT en exil (« apolitique »), les groupes doivent s’autofinancer en procédant à des « expropriations ». Après plusieurs actions, ils se dissolvent en 1957. « Quico » Sabaté revient en France la même année. José Luis Facerías est abattu le 30 août, à Barcelone, par la Brigade politico-sociale.

Décembre 1957. : Naissance, à Paris, d’Atalaya, « tribune confédérale de libre discussion ». Animé par Fer-nando Gómez Peláez, Mariano Aguayo, ancien du groupe d’action « Los Maños », et Antonio Tellez Solà, le journal qui éditera sept numéros critique l’immobilisme de la CNT (« apolitique ») et la bureaucratisation de ses instances. Il s’inscrit dans une perspective d’unité des deux CNT, jugée indispensable à la revitalisation de l’anarcho-syndicalisme ibérique.

1959-1960. : Gagnant du terrain dans chacune des deux CNT, l’aspiration à l’unité se concrétise par l’établissement de contacts de militant à militant et la constitution de « commissions pro-unité ».

Mai 1959. : Naissance du Mouvement populaire de résistance (MPR), structure de combat se voulant, pour des raisons de sécurité, totalement séparée organiquement de la CNT.

5 janvier 1960. : De retour en Espagne avec un nouveau groupe d’action, « Quico » Sabaté est abattu à Sant Celoni (Catalogne). Dans CNT du 17 janvier, Federica Montseny rédige un étrange hommage du guérillero, qu’elle accuse d’être retourné en Espagne, « contre toute logique, contre tout intérêt individuel et collectif » et plus encore de « s’être insubordonné » contre la CNT, « d’être passé au-dessus de ses règles et de ses accords ».

Mai 1960. : Réunie en congrès à Clermont-Ferrand, la CNT en exil (« collaborationniste ») se déclare favo-rable à la réunification. Des négociations officielles sont établies avec l’autre CNT.

Août 1960. : Réunie en congrès à Limoges, la CNT en exil (« apolitique ») adopte une motion qui renvoie la réunification aux décisions des fédérations locales. Déterminés à s’engager sur la voie de l’unité, trois membres influents du Secrétariat intercontinental (SI) Roque Santamaría, José Borrás et Marcelino Boticario parviennent à vaincre les résistances et à engager le processus.

Novembre 1960. : Un meeting en faveur de l’unité, présidé par Cipriano Mera, se tient au théâtre de l’Alhambra de Paris.

Janvier 1961 : Dans l’euphorie de l’unité retrouvée, création, à Paris, du Centre d’études sociales et économiques (CESE), structure ouverte très proche, dans sa conception même, des anciens Athénées libertaires. Le CESE, qui dispose d’une bibliothèque, organise des conférences et dispense divers cours d’alphabétisation et de formation aux nouveaux immigrés des années 1960. L’expérience sera reprise à Bor-deaux.

Août-septembre 1961. : Le congrès de Limoges entérine la réunification de la CNT et engage l’organisation dans une stratégie à deux volets : revitalisation de l’Alliance syndicale CNT-UGT-STV et intensification de la lutte anti-franquiste. Pour ce faire, un organisme secret de coordination est créé : Défense Intérieur (DI).

2 novembre 1961. : Un décret émanant du gouvernement dirigé par Michel Debré, et signé Roger Frey, interdit les principales publications de l’exil espagnol : Solidaridad Obrera, CNT, España libre et El Socialista. Pour contourner cette interdiction, Solidaridad Obrera et CNT seront « hébergées » par la CNT française et paraîtront dès lors sous les titres Le Combat syndicaliste (Paris) et Espoir (Toulouse), publications bilingues.

1961-1962. : Constitué de sept membres, Juan García Oliver, Cipriano Mera, Octavio Alberola, Acracio Ruiz, Juan Gimeno, Vicente Llansola et Germinal Esgleas, le DI se fixe deux objectifs : l’industrie du tourisme en Espagne et les intérêts de l’Eglise, soutien actif du franquisme. Plusieurs actions sélectives, symboliques et sans victimes, visent des banques, des édifices officiels, des sièges de journaux, des nonciatures et des succursales de la compagnie Iberia.

29 septembre 1962. : Afin d’attirer l’attention internationale sur le sort de Jorge Conill, étudiant libertaire condamné à mort, un groupe de jeunes anarchistes italiens organisent, à Milan, l’enlèvement du vice-consul honoraire d’Espagne, Isu Elías. Sur pression du Vatican, la condamnation à mort de Conill sera commuée.

Octobre 1962. : A l’initiative du CN de la CNT (Intérieur), est constituée en Catalogne une Alliance syndicale ouvrière (ASO) regroupant la CNT, l’UGT et le SOCC (chrétiens) et s’inscrivant, à terme, dans une perspective de fusion de ses trois composantes dans une organisation unique. Le projet ASO sera combattu tant par la CNT que l’UGT en exil.

1963. : Après quelques succès initiaux, le DI – en butte à l’hostilité déclarée de deux de ses membres, Vicente Llansola et Germinal Esgleas, qui en démissionnent en mai – entre en crise. Des défauts de coordination – et l’infiltration par la police franquiste d’agents provocateurs – conduisent à l’arrestation, le 31 juillet, à Madrid, de Joaquín Delgado et de Francisco Granado.

7 août 1963. : « Caraquemada », le dernier guérillero des années héroïques, est tué par la Garde civile à La Creu de Perello (Catalogne).

17 août 1963 : Delgado et Granado sont exécutés par garrot pour des actes qu’ils n’ont pas commis.

Septembre 1963. : A la suite d’actions de protestation contre l’exécution de Delgado et Granado organisées par la FIJL, la police française procède à de nombreuses arrestations, dont celle de Cipriano Mera.

19 octobre 1963. : Le congrès de Toulouse de la CNT en exil voit le retour aux affaires de Germinal Esgleas. Dès lors, les activités du DI sont paralysées et sa principale force d’appui, la FIJL, marginalisée. Ainsi s’ouvre une nouvelle période de luttes internes au sein de la CNT en exil.

1964. : Désormais clandestine, la FIJL – dissoute par le gouvernement français le 20 novembre 1963 – dénonce l’immobilisme qui s’est emparé de la CNT et mène bataille pour le maintien du DI. En vain. L’heure est à la normalisation et la chasse aux multiples voix dissidentes qui s’élèvent dans la CNT en exil a commencé.

Juillet 1965. : Avec l’aval du CN de la CNT (Intérieur) et pariant sur la libéralisation du régime, une délégation de cénétistes entame des négociations avec des responsables de haut niveau de la CNS (le syndicat franquiste) et parvient à un accord sur « cinq points » (syndicat unique, indépendance syndicale, mutualisme, droit de grève, coopérativisme). L’affaire des « cinq points » n’aura pas de suites pratiques, la CNS sus-pendant les négociations, sur ordre de Franco.

31 juillet 1965 : Le congrès de Montpellier de la CNT en exil consacre la mainmise définitive du secteur « immobiliste » sur l’organisation et ouvre la voie à une chasse aux opposants de toutes tendances.

Fin 1965. : Création de la revue Presencia, émanation de la FIJL.

30 avril 1966. : Enlèvement, à Rome, de Mgr Marcos Ussía, conseiller ecclésiastique de l’ambassade espagnole au Vatican. L’action, menée pour attirer l’attention internationale sur le sort des emprisonnés espagnols, est revendiquée par le Groupe 1er-Mai et condamnée par les instances de la CNT en exil.

24 octobre 1966. : Arrestation de Luis Andrés Edo, Antonio Cañete, Jesús Andrés Rodríguez, Alberto Herrera et Alicia Mur, accusés de préparer, au nom du Groupe 1er-Mai, l’enlèvement de Norman G. Gillette, commandant en chef des forces américaines en Espagne.

1967-1969. : En août 1967, un plénum de la CNT en exil, qui se tient à Marseille, nomme une « commission des conflits » chargée d’instruire des procédures d’expulsion contre certains opposants. Ainsi, José Borrás, Fernando Gómez Peláez, José Peirats, Marcelino Boticario, Roque Santamaría et Cipriano Mera sont sur la sellette. Les fédérations locales qui refusent d’entériner les expulsions, comme Paris et Toulouse, sont elles-mêmes mises en marge de l’organisation. En septembre, l’opposition confédérale se regroupe au sein des Groupes de présence confédérale et libertaire (GPCL) et mène la bataille interne.

1968. : Les événements de mai 1968, en France, mobilisent activement les libertaires exilés. A Paris, ils sont de tous les cortèges et participent à l’occupation du « Collège espagnol » de la Cité universitaire, boulevard Jourdan, décrétée « zone libérée ». Par ailleurs, cette période voit l’irruption sur la scène sociale de la seconde génération de l’exil espagnol. Pour beaucoup d’enfants de « cénétistes » nés en France, Mai-68 fera, en effet, la jonction entre l’imaginaire révolutionnaire hérité de leurs parents et l’engagement libertaire dans les luttes du présent. Produits de leur époque, ces nouveaux militants ont parfois de l’anarchisme une vision plus ludique – et moins idéologique – que l’ancienne génération, ce qui ne manquera pas de provoquer quelques conflits d’interprétation, fortement exprimés lors du congrès de l’Internationale des fédérations anarchistes (IFA) réuni à Carrare (Italie), en août-septembre de la même année.

1969. : Répercussion de l’ « esprit de mai », un vent de révolte libertaire lève les facultés de Madrid, début 1969. C’est au cours de ces luttes qu’apparaît le groupe dit des « Acrates », dont le professeur et philosophe Agustín García Calvo – révoqué de l’Université par les autorités franquistes, avec ses collègues Enrique Tierno Galván et José Luis Aranguren, – sera une des figures emblématiques. Assez proches des situationnistes par la thématique développée, les « Acrates » madrilènes essaimeront, à travers l’Espagne, au cours des mois et années à venir, en divers groupes autonomes.

1970. : Les GPCL, qui refusent d’entrer dans un nouveau processus de scission, fondent Frente libertario, journal mensuel. L’organe des opposants au secteur « immobiliste » de la CNT en exil s’intéresse plus particulièrement aux groupes libertaires de l’Intérieur et s’inscrit dans une démarche de reconstruction de la CNT en Espagne. Il cessera de paraître au printemps 1977 quand la CNT reconstruite en Espagne désignera son premier comité national.

1972-1973 : Premières « expropriations » à Barcelone revendiquées par le Mouvement ibérique de libération (MIL). Premières actions revendiquées par les Groupes d’action révolutionnaire internationaliste (GARI).

Janvier 1974 : Après un meeting commun, à Paris, pour protester contre la condamnation à mort de Salva-dor Puig Antich, militant du MIL, Frente libertario et l’Alliance syndicaliste fondent le Comité Espagne libre,

2 mars 1974. : Exécution par garrot de Salvador Puig Antich.

3 mai 1974. : Enlèvement de Baltasar Suárez, directeur de la succursale parisienne du Banco de Bilbao. L’action, revendiquée par les GARI, provoquera de nombreuses arrestations dans les milieux activistes libertaires en France et en Espagne.

20 novembre 1975 : La mort de Franco ouvre ladite « transition démocratique » qui solde la fin de l’exil libertaire espagnol et ouvre le début d’une autre histoire.

Freddy Gomez

Quitter les camps

Pour quitter l’enfer des camps, les internés ont quatre options : – le rapatriement, la préférée des autorités françaises, – la re-émigration vers un autre pays, – l’engagement militaire d’abord la légion puis, avec l’approche de la guerre, dans d’autres types d’engagement qui leur seront proposés, – l’embauche à partir d’avril, pour être employé soit par des particuliers, soit en qualité de prestataires.

Rapatriements

Le 15 février 1939, les retours spontanés ne dépassant guère 50 000, la pression s’accentue dans les camps et les centres d’hébergement. Pour faire du chiffre, les moyens les plus abjects sont utilisés. Si les rapatriements forcés sont proscrits, certains n’hésitent pas à recourir à la duperie, en omettant de préciser par exemple vers quelle partie de l’Espagne s’effectue le retour, ou en exerçant un chantage odieux, en particulier sur les civils, dans le cadre d’un rapprochement familial, pour lequel la condition première est soit de signer un engagement formel de regagner l’Espagne, soit de faire croire que le reste de la famille est déjà rentré.
Si, au début de l’été, prés de la moitié des réfugiés (250 000) sont retournés en Espagne en raison des pressions exercées et de la frontière plus largement ouverte, ces effectifs restent bien en deçà de ceux escomptés par la présidence du conseil qui veut réduire à 50 ou 60 000 hommes maximum et une infime minorité de femmes et d’enfants, la possibilité de rester sur le territoire.
À cela, plusieurs raisons, les informations qui, malgré la surveillance, traversent les barbelés, et qui contredisent les déclarations mille fois répétées sur la clémence du Caudillo. Les internés ont ainsi eu connaissance de la loi du 9 février 1939 dite de «responsabilités politiques» promulguée par Franco qui permet de poursuivre ceux qui depuis octobre 1934 ont participé à la vie politique républicaine ou qui, depuis février 1936, se sont «opposés au mouvement national (…) par des actes concrets ou une passivité grave».
Mais l’information filtre aussi par des moyens détournés. Le premier d’entre eux, est l’information implicite fournie par la presse autorisée dans les camps qui signale que des rapatriés tentent de repasser la frontière. Plus tard, ce sont les messages codés, envoyés par les proches demeurés en Espagne, qui apportent des précisions malgré la censure exercée. Ainsi, lorsqu’en juillet 1939, Franco, après la restitution de l’or déposé à la banque de France à Mont de Marsan, se déclare prêt à recevoir 50 000 miliciens à raison de 2500 par jour, cette proposition demeure sans effet. Ceux qui pensaient ne rien redouter, sont déjà rentrés. Les pressions (interrogatoire individuel pour convaincre ou donner un « motif valable »), comme les menaces (expulsion en cas de refus du travail proposé) demeurent sans effet, d‘autant qu’à la même date, des tracts alertant les réfugiés sur les risques encourus lors d’un retour en Espagne, notamment sur les pelotons d’exécution, les camps de concentration et les tortures, circulent dans les camps. Par ailleurs, l’approche de la guerre, modifie la volonté du gouvernement qui ne souhaite à présent que le départ massif des seuls réfugiés «non susceptibles d’apporter à l’économie française le concours d’un travail utile», vis-à-vis desquels une pression constante pour obtenir leur retour massif doit être maintenue. Les récalcitrants doivent être conduits, les hommes au Barcarés où l’autorité militaire décidera de leur sort, et les femmes à Rieucros. Dès le mois de décembre 1939, des pressions sont exercées sur les femmes pour quitter les centres d’hébergement ou regagner l’Espagne. Toutefois, compte tenu de la pénurie de main d’œuvre, le temps n’est plus au rapatriement mais à la mise au travail. En mai 1940, toute personne âgée de 14 à 70 ans, excepté ceux dangereux pour l’ordre public, jugée apte à un travail manuel doit être autorisée à demeurer en France.

Évacuation vers un autre pays

La France sert aussi de lieu de transit vers d’autres destinations. Cette nouvelle émigration qui touche moins de 20 000 personnes, dont plus de 15 000 en Amérique latine, va concerner en priorité les réfugiés du secteur tertiaire et les militants d’organisations politiques, en particulier ceux d’obédience communiste, en raison de leurs liens avec les responsables du SERE comme avec les représentants et du Mexique, Lázaro Cardenas (document : Programa Cardenas), Narciso Bassols et du Chili Pablo Neruda, qui exerça une sélection drastique.
Pour organiser ces évacuations et sélectionner les candidats au départ, deux organismes sont tour à tour créés. Le SERE (servicio de evacuación de los republicanos españoles), qui, en mars 1939, devient le Servicio de emigración, et La JARE (junta de auxilio a los republicanos españoles), créée en juillet 1939 pour contre balancer les actions du SERE, qui restera seule après le pacte germano-soviètique et la dissolution du SERE accusé d’être contrôlé par les communistes. Peu de pays offrent l’asile et le plus souvent avec parcimonie. L’URSS, en accepte moins d’un millier (si l’on excepte les enfants et les militaires qui se trouvaient sur place au moment de la chute de la république), pratiquement que des communistes particulièrement sélectionnés. La Grande Bretagne, comme les Etats Unis et la plupart des pays d’Amérique latine, impose également des quotas très stricts. Seul le Mexique de Lazaro Cardenas, dès février 1939, offre une large hospitalité. Entre 1939 et 1940, ils seront ainsi environ 7 500 réfugiés dont une majorité d’intellectuels et d’employés du secteur tertiaire.
Viennent enfin le Chili et la République dominicaine qui en acceptent respectivement environ 2300 et 3100 en 1939, et l’Argentine, le Venezuela, la Colombie et Cuba environ 2000.

Mise au travail. Une main-d’œuvre à bon marché


Si dans un premier temps, le gouvernement français ne souhaitait qu’un rapatriement rapide et massif des réfugiés, dés le printemps, il envisage leur utilisation dans l’économie du pays.
Après avoir lancé une étude au niveau du département pour recenser les gros travaux qui pourraient leur être confiés, sans concurrencer la main d’œuvre locale, et déterminer les modes d’organisation, le 12 avril 1939 ( lire texte décret 12 avril 1939 en PJ ), un décret-loi assujettis, dès le temps de paix, les étrangers âgés de 20 à 48 ans, considérés réfugiés ou sans nationalité, à des prestations d’une durée égale à celle du service imposé aux Français. Des décrets ultérieurs (27 mai 1939 et 13 janvier 1940) fixent les conditions de ces prestations : les compagnies de travailleurs étrangers (CTE) ou unités de prestataires étrangers, composées de 250 hommes chacune, placées sous commandement d’un capitaine français à qui est adjoint un capitaine espagnol pour transmettre les ordres, sont créées. Le ministère du travail, aidé du général Ménard, est chargé de répertorier et de classer les hommes valides, celui de l’intérieur, par l’intermédiaire des services de police, de procéder à l’identification des indésirables. À la même date, le ministère de Travail propose aux directeurs des offices départementaux de recruter la main d’œuvre pour les exploitations agricoles dans les camps plutôt qu’à l’étranger comme traditionnellement. Cette possibilité, fort prisée de nombreux propriétaires du Midi qui viennent recruter directement dans les camps, va occasionner une nouvelle épreuve pour les internés. Vers 10h, le camp se transforme en véritable «marché aux esclaves». À l’image d’une foire au bétail, ceux qui sont jugés aptes au travail, sont exposés sur la place centrale du camp où les futurs patrons viennent les sélectionner. Au cours de l’été 1939, l’application du décret du 12 avril 1939 est généralisé à tous les hommes valides encore internés, excepté ceux jugés «indésirables». Ceux non encore enrôlés doivent être requis pour les travaux agricoles, en qualité de prestataires et non de travailleurs libres. En octobre, il est précisé qu’à défaut, ils seront «refoulés, sous escorte, à la frontière espagnole». Ces nouveaux prestataires sont placés sous la surveillance des services locaux de police ou de gendarmerie. L’enrôlement des prestataires initialement basé sur le volontariat devient obligatoire. Dès le 4 septembre (lire la politique d’Édouard Daladier et Albert Sarraut), les CTE sont réorganisées. Augmentées de 40 nouvelles compagnies formées de prestataires non volontaires, le nombre de CTE s’élève à 180 à la fin de l’année. En février 1940, Albert Sarraut se déclare satisfait de l’efficacité de l’application du décret sur l’astreinte aux prestations, reste celui des civils toujours en suspens. L’incorporation dans les CTE qui devait permettre aux familles de se regrouper ne règle rien en raison tant des conditions de logement que des indemnités perçues qui ne permettent pas d’assurer la subsistance de la famille comme la loi les y oblige. Les femmes dont les maris sont internés doivent trouver un emploi. Les mères doivent s’organiser pour la garde de leurs enfants ou les envoyer dans des colonies organisées par la commission internationale d’aide aux enfants réfugiés. Celles qui refusent, sont mises en demeure de regagner l’Espagne.

L’engagement

L’ultime moyen de quitter les camps est celui de tout temps qui consiste à s’engager dans la légion étrangère. Le chantage exercé à la frontière se poursuit dans les camps. Le 8 février 1939, A. Sarraut demande que, par voie d’affiches ou par entretiens individuels ou collectifs, il soit proposé à ces «étrangers dépourvus de situation stable en France» de s’engager dans la légion étrangère. Peu enclin à rejoindre cette arme, les réfugiés vont être plus favorables aux autres types d’engagement proposés à l’approche de la guerre. En effet, pour les ex-miliciens ni recrutés pour travailler à l’extérieur des camps, ni incorporés dans les CTE, la seule voie pour sortir des camps va être l’engagement dans la légion pour une durée de 5 ans ou les régiments de marche des volontaires étrangers (RMVE) pour la durée de la guerre. En général, la deuxième possibilité a leur préférence. Au total, 6000 à 7000 contracteront un engagement. Progressivement les camps vont ainsi se vider. Les effectifs de 173 000 à la mi-juin 1939, seraient de 35 000 fin décembre. Les camps algériens n’en renfermeraient qu’un millier à peine.

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L’univers concentrationnaire

Surveiller et punir. Pour la moindre broutille, brutalités et punitions sont fréquentes.
Avant l’ouverture de locaux disciplinaires dont tous les camps sont dotés à partir de mai, existent des prisons ouvertes. Malgré des variantes, le principe est le même. Il s’agit de deux enclos, l’un où l’on marche, «l’hippodromo», l’autre où l’on se tient debout, éventuellement attaché à un poteau, le «cuadrilatero», dans lequel le puni peut rester plusieurs jours. Les rations alimentaires déjà insuffisantes sont réduites de moitié ou supprimées. Le prisonnier est exposé à la vue de tous et, dans certains cas, obligé de rester nu. Pour servir d’exemple, la punition est parfois annoncée par haut-parleurs afin d’être entendue de tous.

Les «fortes têtes», les individus «douteux» ou les récidivistes doivent être éloignés dans les camps spécifiques prévus à cet effet.

La correspondance des réfugiés est soumise à la censure par les services des postes (ou de la police en cas de refus) et de l’intendance du camp. Les journaux autorisés, sont limités à la presse de droite. Il est interdit, sauf autorisation expresse, d’entrer ou de s’approcher des camps pour établir un contact avec les réfugiés, d’autant plus de leur remettre quoique ce soit sans contrôle des autorités. Les corvées à l’extérieur des camps se font étroitement encadrées.

Les camps répressifs

Les réfugiés considérés suspects ou dangereux pour l’ordre public, sont dirigés vers les camps disciplinaires. Parmi eux, les individus soupçonnés d’activisme politique depuis 1931 en France comme en Espagne.

Les premiers «condamnés» sont dirigés vers le château de Fort Collioure. Ils sont enfermés dans le prestigieux et imposant château royal, transformé en prison, qui peut contenir 350 à 400 hommes. Les conditions de détention y sont terribles. Tous les hommes traités comme des criminels par des officiers qui détiennent un pouvoir illimité, effectuent quotidiennement un travail de forçat. Régulièrement frappés et insultés, la hantise reste la punition car outre le cachot commun à tous les camps, Fort Collioure dispose d’une «section spéciale» où les prisonniers seraient soumis à des actes de torture.

En raison des conditions de vie et des repas insuffisants, leur état physique est toujours déficient.

En mai 1939, ces conditions dénoncées par l’humanité et la ligue des droits de l’homme provoquent un tel scandale que le 3 juillet, ce pénitencier est officiellement fermé. Même si, passée cette date, de nouveaux réfugiés y seront encore envoyés par mesure disciplinaire ou parce que suspects.

L’ensemble des autres prisons ou camps disciplinaires est sur le même mode. Que ce soit la prison de Perpignan, le camp de Rieucros ou celui du Vernet d’Ariège, qui restera le plus dur des camps de métropole, partout règnent arbitraire et brutalités. Au faîte de cette triste hiérarchie, les camps d’Afrique du Nord, dont la situation empire singulièrement sous Vichy. Transformés alors en véritables bagnes implantés en plein désert, ils seront un moyen de se débarrasser des étrangers soupçonnés de subversion. Les terribles conditions aggravées par le sadisme des responsables provoqueront un taux de mortalité impressionnant.

La vie dans les camps

Malgré l’aide précieuse apportée par les comités de soutien, en particulier les quakers particulièrement actifs, la plupart des internés qui ont tout perdu sur le chemin de l’exil, manquent de tout.

Très rapidement, ce besoin va conduire aux pires trafics. Au troc initialement improvisé, se substituent bientôt l’immonde marché noir. La corruption et la cupidité n’épargnent personne.

Des internés qui, malgré les nombreuses fouilles, sont parvenus à dissimuler et à introduire dans les camps une quantité incroyable d’objets dont des objets précieux et de l’argent, alimentent le marché qui va encore prendre de l’extension avec l’arrivée des colis et des premiers mandats.

Dans les camps «ordinaires», comme à Argelés, malgré les interdits, une sorte de marché aux puces, le «barrio chino», en référence au quartier populaire de Barcelone, lieu de tous les excès, s’installe.

Mais au milieu du sordide, émerge aussi, une vie de village avec ses artisans, tel le barbier, officiant à l’air libre, ses lieux de rencontre, d’études, de débats, ses quartiers, sa Rambla,…. créant un autre aspect à la fois cocasse et convivial.

Isolement – Effervescence culturelle

Passés les premiers jours dominés par la hantise des besoins quotidiens, les réfugiés qui comprennent que leur séjour dans les camps ne sera pas temporaire, commencent à s’organiser.

Deux objectifs vont devenir prioritaires :
– Sortir de l’isolement et retrouver la famille dont la trace a été perdue au moment de l’exode, ou lors des séparations organisées à la frontière ou dans les camps.
– Retrouver la dignité d’être humain afin de ne pas sombrer dans la dépression voire la folie qui a déjà frappé nombre d’entre eux.

Avec l’aide d’organismes de solidarité et de journaux, des avis de recherche sont publiés, relayés bientôt, par des journaux édités par les réfugiés eux-mêmes.
Dans les camps, des groupes de discussion s’organisent. Une activité culturelle et sportive se développe. D’abord informelles, ces activités vont vite se structurer et rythmer la vie des internés, qui comprennent que la survie passe par l’entretien à la fois du corps et de l’esprit. ( Voir les dessins dessins de Giné en PJ )

Les autorités des camps, d’abord réticentes, finissent par tolérer, parfois même faciliter cette effervescence culturelle qui tient lieu de soupape de sécurité. Des fêtes ouvertes à la population sont même organisées, comme à Gurs le 14 juillet 1939.
Poursuivant le travail d’éducation et d’enseignement commencé en Espagne, des ateliers touchant tous les domaines sont organisés. Ils donnent lieu à des représentations théâtrales et à des expositions. Chacun met ses compétences et son expérience au service de la communauté. Des cours de tout niveau, qui vont de l’alphabétisation aux cours de perfectionnement et à l’apprentissage des langues mais aussi aux leçons d’hygiène et d’éducation sexuelle, se succèdent à un rythme impressionnant et attirent des centaines d’élèves. Les veillés sont consacrées à la lecture, aux conférences-débats, au chant.

En support à ces activités, une presse artisanale, illustrée par des dessins effectués à la plume ou aux crayons de couleur, et reproduite manuellement à quelques exemplaires, voit le jour.

En étroite liaison avec ces activités, le militantisme refait son apparition. Malgré la répression qui peut se traduire par un transfert dans un camp disciplinaire, une vie politique clandestine s’organise. Dans ce domaine, les militants communistes qui occupent souvent des responsabilités dans les différents services délégués aux internés, qui leur permettent de déjouer plus facilement la surveillance des gardiens, sont les plus actifs. Selon les archives du PSUC, 75% des publications communistes sont parvenues ainsi dans les camps et les centres d’hébergement.

Mais cette vie politique est aussi source de lutte entre réfugiés. Les conflits politiques emportés dans l’exil sont encore plus exacerbés. Particulièrement vifs entre communistes et anarchistes, ces affrontements connaissent un regain d’intensité après la signature du pacte germano-soviétique, et donnent parfois lieu à de violentes altercations.

Autoportrait de Giné
Autoportrait de Giné
portrait de Ramon Giné
portrait de Ramon Giné
Infirmier à Sepfond par Giné
Infirmier à Sepfond par Giné
population des principaux camps
population des principaux camps

Des camps placés sous l’autorité militaire française

Excepté les camps de Rieucros (Lozère) et du Vernet d’Ariège qui, par leur spécificité de camps disciplinaires, relèvent du ministère de l’intérieur, dés leur ouverture l’ensemble des camps est placé sous l’autorité militaire.[[En novembre 1940, l’ensemble des camps passera sous l’autorité du ministère de l’intérieur.]]

Le général Ménard, commandant la 17ème région (Toulouse), est nommé responsable. La garde est assurée par des militaires, en particulier G.R.M. (Garde Républicaine Mobile), spahis et tirailleurs sénégalais. L’administration (entretien et ravitaillement) et la surveillance hors du périmètre concentrationnaire dépendent de l’autorité des préfets départementaux. Leur conception et leur aménagement sont confiés aux Ponts et Chaussés, [soit dans un premier temps la pose de barbelés puisque la première préoccupation est de créer des enceintes infranchissables, reléguant au second plan la construction des baraquements].

Au début, un seul camp est prévu. Argelès-sur-Mer (P. O.) créé officiellement le 1er février 1939 pour y interner les combattants, mais également utilisé pour les civils en attente d’évacuation. Le lendemain de sa création, A. Sarraut déclare que tout est prêt pour recevoir 150 000 hommes.

De fait, la seule disposition réelle est la discipline militaire particulièrement sévère, pour le reste, règne la même incurie que celle observée à la frontière. Argelès, premier camp français par sa création et la densité de sa population (180 0000 personnes jusqu’au 10 février), est également un «centre d’accueil» pour grands blessés. Pour les recevoir, 5 grandes tentes ne contiennent même pas le minimum pour soigner des blessés légers, peu de médicaments, pour les bandages le personnel (1 médecin et 5 infirmiers) utilise les morceaux encore propres de ceux qui ont servi.
Le reste du camp n’est qu’une immense plage divisée en rectangles d’un hectare chacun, entourés de barbelés.
Sur cette plage dénudée, balayée par la tramontane, aucun abri sinon des trous creusés dans le sable, recouverts de branchages, de joncs, de couvertures, de tôles ou tout autre matériel emporté dans l’exil et récupéré pour servir de toit. Des cahutes que les réfugiés, toujours empreints de cet humour dont ils ne se départissent jamais, appellent «hôtel de Mil una Noches», «Gran hôtel de Catalunya»,… Outre la promiscuité, aucun endroit n’est prévu pour les défécations.

Très vite, ce manque d’hygiène provoque d’inévitables épidémies aggravées par la pollution de l’eau dont la nappe phréatique à seulement 4m sous la plage est rapidement contaminée par l’infiltration des eaux usées.

Le service d’intendance est également déficient. Deux jours après leur arrivée, le premier repas, succinct, donne lieu à une nouvelle humiliation. Juché en haut d’un camion, un gendarme lance à la volée une boule de pain à cette foule affamée. [[Jean-Marie Herrmann, journaliste au Midi socialiste et au Populaire, rapporte que les GRM chassent à coup de crosse des soldats qui se précipitent sur le camion apportant le pain. Mistral, cité par D.W. Pike, [Vae Victis, los republicanos españoles refugiados en Francia 1939-1944, Colombes, Ed. Ruedo Ibérico, 1969], et Mackenzie Porter de l’Evening Standard, affirment quant à eux, que souvent le pain est jeté dans le sable.]] La faim se rencontre dans tous les camps. Tous les internés se souviennent de ce pain souvent aux trois-quarts moisi et de ces soupes consistant en un bol d’eau chaude dans laquelle comme le rappelle LLuis Montagut, « les plus chanceux trouveront quelques pois chiches désespérément seuls ». [[Lluis Montagut, J’étais deuxième classe dans l’armée républicaine espagnole, Paris, François Maspero, col Actes et mémoire du peuple, 1976, p 108.]]

Pour décongestionner Argelès et les camps de collectage transformés en camps d’internement, qui commencent à saturer, le 9 février, d’autres camps sont ouverts. Saint Cyprien, une autre plage près d’Argelès, aussi dénudée que la précédente où s’entassent bientôt près de 100 000 réfugiés. Dans le Vallespir, 3 camps prévus pour 4 000 personnes chacun, qui auront une durée éphémère : les camps de collectage du Boulou, d’Arles-sur-Tech et de Prats-de-Mollo transformés en camps d’internement, et Amélie-Les-Bains. En Cerdagne, deux autres camps destinés à recevoir 25 000 personnes à La Tour-de-Carol et dans le château de Mont-Louis qui va accueillir essentiellement des militaires classés « dangereux » comme ceux de la 26e division (ex colonne Durruti) et des internés du camp de collectage de Bourg-Madame, transformé en camp d’internement, qui commence à saturer. Ces trois derniers camps évacués peu après en raison du froid. Tous connaissent le même dénuement et le même surpeuplement.

Bacarés, Vernet-les-Bains, Rivesaltes…

Vers la mi-février, alors que débutent les premières réalisations, s’ouvre le camp de Bacarés, réservé aux réfugiés en instance de rapatriement. Aménagé en utilisant les internés comme main d’œuvre, il dispose d’un relatif confort avec des baraquements, toutefois à même le sable, des latrines, des cuisines et de l’électricité. Pour alléger ces camps toujours surpeuplés ou compenser ceux évacués, d’autres camps sont ouverts. La volonté du général Ménard est à la fois de les désenclaver géographiquement et de leur donner une spécificité.
Deux seuls sont situés dans les Pyrénées Orientales : Vernet-les-Bains et Rivesaltes, ce dernier plus particulièrement réservé aux Catalans. Les autres sont en dehors de ce département : Agde (Hérault), également pour les Catalans ; Bram (Aude), plutôt destiné aux personnes âgées ; Septfonds (Tarn-et-Garonne), où sont dirigés, en priorité, les ouvriers spécialisés. Pourtant, malgré quelques aménagements, la situation de dénuement déjà observée est loin d’être réglée. Ouverts dans l’urgence et toujours surpeuplés, les constructions de baraquements sont systématiquement repoussées pour donner priorité à une enceinte infranchissable.

Au printemps 1939 (avril), ouvre le camp de Gurs, dans les Basses-Pyrénées, qui va abriter essentiellement des Basques, des aviateurs et des Brigadistes (la majorité). Les conditions y sont légèrement meilleures. Considéré comme camp «modèle», il est à ce titre largement ouvert aux visites officielles. En revanche, conçu pour un hébergement temporaire, il va vite se dégrader, d’autant qu’il continuera à fonctionner pendant toute la durée de la guerre et à la libération.

Des camps plus répressifs sont également ouverts : Rieucros où dès le 18 février 1939 doivent être dirigées les femmes politiquement suspectes ou dangereuses ; Le Vernet d’Ariège, ( lire l’article Camp du Vernet d’Ariège M. Roquejoffre en PJ ) ouvert en mars, dans lequel est internée, dès son ouverture, la quasi-totalité des anarchistes de la 26e division Durruti ; Fort Collioure (P. O.), «premier cachot de l’exil», dont les premières victimes sont les évacués des camps voisins du Roussillon qui y sont conduits menottes aux poignets comme des malfaiteurs.

Relizane, Morand, Suzzoni,…

En Afrique du nord, d’autres camps, destinés à y interner la dernière vague de réfugiés de la zone sud-est de l’Espagne, de l’ordre de 10 à 12 000 personnes, qui est parvenue à quitter l’Espagne avant l’arrivée des Italiens et des franquistes, sont également ouverts (lire l’article « Les camps d’Afrique du nord » ). En fonction du lieu où les bateaux accostent, l’accueil est variable. C’est en Algérie, où les autorités tentent par tous les moyens d’éviter le débarquement, que les conditions sont les plus éprouvantes. Après des mises en quarantaine variables, les civils sont provisoirement abrités dans des centres d’accueil improvisés (ancienne prison civile d’Oran, anciens docks et marabouts installés sur le port à Ravin blanc réservé aux hommes) ou évacués vers des centres d’hébergement plus éloignés, le plus souvent dans la région d’Orléansville. Les plus importants : Carnot plutôt réservé aux regroupements familiaux dont les conditions sont légèrement meilleures, et Beni Hindel (Molière) destinés aux femmes et aux enfants. L’improvisation constatée quelques mois plus tôt en métropole se vérifie. En règle générale, les conditions de vie et d’hygiène sont déplorables, mais les situations les plus dramatiques restent celles des camps d’internement. Parmi ces camps, Cherchell [[Situé à 60 km à l’ouest d’Alger, Cherchell, destiné à recevoir des hommes de catégorie socio-professionnelle plus élevée (238 à l’automne) y vivront dans de meilleures conditions que les autres miliciens. Sur ce sujet, voir : – Anne Charaudeau, L’exil républicain espagnol : les camps de réfugiés politiques en Afrique du Nord, in Italiens et Espagnols en France 1938-1946, colloque international, Paris, CNRS, 28-29 novembre 1991, sous la direction de Pierre Milza et Denis Peschanski. – Andrée Bachoud, Bernard Sicot (coord.), Sables d’exil : Les républicains espagnols dans les camps d’internement au Maghreb 1939-1945, ouvrage collectif in Exils et migrations ibériques au XXe siècle n° 3 nouvelle série (BDIC/CERMI/CRIIA), Perpignan, éd. Mare Nostrum, 2009.]] où sont dirigés en priorité les intellectuels et les francs-maçons, et à l’écart des villes, ceux réservés aux miliciens : Relizane (ancienne caserne dans la région de Mostaganem) et au sud d’Alger (Blida) le camp Morand le plus important, près de Boghari qui abrite quelques 3 000 internés au début de l’été 1939, et le camp Suzzoni à Boghar. À l’origine, ces deux derniers camps, souvent regroupés sous le même nom de « camp de Boghar », ne sont pas à proprement parler des camps répressifs mais le régime est tellement austère que les conditions y sont pires que partout ailleurs.

Dés leur ouverture, en mai 1939, un rapport du CICIAER (Comité International de Coordination et d’Information pour l’Aide à l’Espagne Républicaine) mentionne : « ils manquent de tout… Avec la chaleur, cela nous permet d’affirmer que pas un homme ne pourra résister dans ces conditions. Ils sont voués au désespoir, à la maladie et à la mort ».[[Rapport du docteur Weissman-Netter in Deux missions internationales visitent les camps de réfugiés espagnols (mai 1939), Paris, CICIAER, 1939.]]

Avec l’approche de la guerre et l’organisation des premières compagnies de travailleurs étrangers (CTE) [[En avril 1940, ils seront environ 2 500 incorporés pour toute l’Afrique du nord.]], leur situation va encore se dégrader. Le camp de Boghar qui s’ouvre aux punis de métropole et aux suspects de subversion ou considérés dangereux, devient un camp disciplinaire. Les miliciens incorporés dans les CTE, envoyés le plus souvent dans le désert pour l’extraction du charbon dans les mines de Kenadza ou la construction du « transsaharien » (voie ferrée qui à partir de Colomb-Béchar devait relier l’Algérie au Niger), voient leur condition passer de difficile à terrible : travail harassant, variations thermiques, sirocco, animaux venimeux (scorpions, serpents, araignées,…). Sous le gouvernement de Vichy, les CTE transformées en GTE (groupement de travailleurs étrangers), seront cette fois de véritables bagnes conçus dans une logique d’exclusion. Commencera alors une nouvelle génération de camps (Bou-Arfa, Oued-Akrouch, Berrouhaghia, Colomb-Béchar, Djelfa, Hadjerat M’Guil,…et les terribles prisons de maison carrée à Alger et le fort Caffarelli) où les conditions seront cette fois criminelles.

Les centres d’hébergement

_Pour recevoir les civils, les centres d’hébergement, dont les capacités d’accueil varient en fonction des propositions d’hébergement, se multiplient à l’intérieur du pays. L’accueil et les conditions de vie y sont variables. En mars 1939, 170 000 civils ont été évacués dans 69 départements. La moyenne des effectifs accueillis est de 2 500 à 3 000 par département. Dans un premier temps, malgré de réelles mobilisations pour leur venir en aide, ces conditions restent souvent difficiles, en raison de l’entassement, tout âge et sexe confondus, dans des abris de fortune. D’autres difficultés sont liées aux déménagements, tant intempestifs que fréquents, dont la destination jamais connue, provoque l’angoisse d’être renvoyés en Espagne contre leur gré, comme aux mesures sanitaires prises, pour protéger la population locale. Que ce soient les vaccinations généralisées ou la mise en quarantaine de certains centres, ces dispositions sont généralement vécues comme autant de brimades, voire des marques de mépris et de défiance. Toutefois, passés les premiers mois parfois difficiles, on peut estimer que généralement la plupart des civils bénéficient d’une certaine bienveillance et sont relativement libres de leurs mouvements, surtout si on compare leur situation à celle des internés dans les camps, enfermés et constamment sous étroite surveillance.

Le taux de mortalité est effrayant

Dans les premières semaines qui suivent l’entrée en France, le taux de mortalité est effrayant. Si les premiers meurent le plus souvent d’épuisement ou succombent à leurs blessures, dans les camps, la première cause de décès est due aux épidémies qui se propageant rapidement.
Outre la dysenterie et la pneumonie qui sévissent dans tous les camps, d’autres maladies font des ravages : la typhoïde, la tuberculose, les troubles mentaux et névrotiques. Le tout aggravé par la gale, les poux dont sont couverts les réfugiés et l’avitaminose qui provoque de nombreux cas de scorbut.
Et, plus particulièrement dans les camps sur la plage, la conjonctivite ou autres maladies dues au sable. Parmi ces dernières, «l’arenitis», cette maladie qualifiée ainsi par les internés, pour désigner à la fois la souffrance physique et psychologique, liée à l’obsession de ce sable qui s’infiltre partout et de l’ennui infini dans cet univers sablonneux.

En mars, une recrudescence du mauvais temps aggrave la situation déjà précaire des internés. Certains camps inondés doivent être évacués au plus vite. Dans de nombreux camps, le sol n’est plus qu’un immense cloaque. À Arles sur Tech, le général Ménard déclare « être écœuré devant le spectacle de cette armée croupissant dans la boue sous les rafales». Face aux accusations dont il est l’objet, le gouvernement est contraint de prendre des mesures.

Au printemps, tant bien que mal, chacun a au moins un toit pour s’abriter même si les conditions y demeurent spartiates. L’ordinaire ainsi que les soins aux malades et aux blessés se sont sensiblement améliorés. La vie dans les camps s’organise. Mais, de ces premiers mois d’exil, les réfugiés garderont à jamais un sentiment de dégradation. Le souvenir, comme le rappelle LLuis Montagut, d’une «destruction méthodique de toutes les valeurs morales, faisant de la personne (…) une bête affamée, sale, obsédée par ses besoins les plus élémentaires».

camps du sud de la France
camps du sud de la France
parquage des hommes à Prats de Mollo
parquage des hommes à Prats de Mollo
Principaux camps en France
Principaux camps en France

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Le 27 janvier 1939, La France entrouvre sa frontière

Le 27 janvier 1939, La France entrouvre sa frontière pour laisser passer les femmes, les enfants et les blessés, pendant que les derniers combattants continuent la lutte jusqu’au début du mois de février, où sonne l’heure de La Retirada.

De longues files de civils et de militaires patientent aux différents points frontaliers de passage (Port-Bou/Cerbère ; Le Perthus ; Prats de Mollo, Puigcerda/Bourg-Madame et même par voie de mer.) C’est un exil sans précédent dans l’histoire, l’un des plus grands des temps modernes : plus d’un demi-million de personnes, abandonnant les ruines de leur République, viennent chercher refuge en France. De longues files de pauvres gens s’étirent sur les chemins des Pyrénées. Bombardées par l’aviation franquiste, elles quittent les routes pour passer par la montagne en plein hiver. Beaucoup n’ont aux pieds que des espadrilles et aucun équipement d’hiver.

Dès leur arrivée, les familles sont séparées. Pour les hommes, on ouvre des camps disciplinaires tels Le Vernet d’Ariège, Bram, Collioure et des camps de fortune sont installés à la hâte sur les plages du Roussillon, à Argelès, Le Barcarès et à Saint-Cyprien notamment, où des rangées de barbelés séparent les hommes des femmes, les familles se trouvent ainsi écartelées et cela crée de vrais drames. Ce ne sont d’ailleurs que des emplacements ; les camps de concentration seront construits au fur et à mesure par les républicains eux-mêmes. Ces camps sont entourés de barbelés, la surveillance est assurée par des tirailleurs sénégalais et des gardes mobiles.
Devant l’arrivée de près d’un demi-million de personnes, les autorités françaises choisissent de concentrer les réfugiés près de la frontière pour éviter qu’ils ne se dispersent et pouvoir ainsi les contrôler.

Toutefois les femmes sont acheminées avec les enfants dans toute la France (excepté la région parisienne) mais loin des frontières avec l’Espagne. En mars 1939, 77 départements accueillent quelques 170000 réfugiés.
Le nombre de réfugiés par département varie entre quelques centaines et plus de 4000. Mais en moyenne ils sont de 2500 à 3500 dans L’Aveyron, le Calvados, le Cher, l’Eure et Loir, la Dordogne, le Finistère, le Loir et Cher, le Loiret, le Pas-de-Calais, la Saône et Loire, La Seine inférieure, le Vaucluse, la Bretagne…[[Los Olvidados de Vilanova, Ruedo Iberico, Paris 1969]].

Les autorités parent au plus pressé et parfois les installations d’accueil sont rudimentaires. Tous les locaux disponibles sont utilisés (écoles, colonies de vacances, casernes, prisons, centre de santé sanatorium mais aussi écuries, granges, usines désaffectées).

Des épidémies se déclarent notamment dans les centres d’Orléans, Blois et dans l’Eure et Loir : Rougeole, coqueluche, oreillons… des cordons sanitaires sont instaurés qui consignent les réfugiés à leur campement. Les membres d’organisations telles que la Croix Rouge, la Cimade, les Quakers s’affairent au chevet des malades.
Dans les mouvements et déplacements auxquels les réfugiés sont contraints des enfants perdent leur famille. Et les mères les cherchent désespérément
Dans l’Eure et Loir Magdalena F est séparée de ses 3 enfants, à Châteaudun Sara B cherche son bébé de 2 ans, à Buzançais 8 femmes ont perdu la trace de leurs enfants, à Chartres Delphina B ne sait pas où se trouve sa fillette de 10 ans. Des trains entiers sont réacheminés vers l’Espagne avec à bord des femmes, des enfants, des blessés. Ils seront emprisonnés par Franco malgré les promesses.
Beaucoup d’enfants vont rester seuls et sans nouvelle pendant plus d’un an, la déclaration de la guerre va encore accentuer cette panique.

Espagne et autres Pays.

Trois possibilités s’offrent aux réfugiés : l’installation en France, le retour en Espagne par choix ou par force, et l’accueil dans d’autres pays. Au fil des semaines et des mois, ce sont des convois entiers de femmes, d’enfants et de blessés, pour lesquels le gouvernement français espère la clémence du régime franquiste, qui reprennent également le chemin de l’Espagne.[[L’exil des républicains espagnols en France,p.73, Geneviève Armand-Dreyfus, éditions Albin Michel, Paris, 1999.]] Afin d’inciter le maximum d’arrivants à repartir chez eux, le gouvernement diffuse dans les camps l’appel franquiste qui leur promet la clémence à leur retour. Les autorités françaises mettent en place d’importants convois et, entre le 1er et le 19 février, 50 000 Espagnols rentrent en Espagne [[Voir le récit de José Sangenis dans Mémoires espagnoles, p 234, de V. Olivares Salou, Editions Tirésias, Paris 2008.]] . L’accueil dans les autres pays relève de la solidarité internationale, mais a un impact peu significatif. Il est mis en place par quelques démocraties européennes comme le Danemark, la Belgique, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne, mais surtout par les pays d’Amérique latine, rappelant le lien linguistique et culturel entre ces peuples et les Espagnols. 40 000 républicains partent pour le continent sud-américain (Argentine, Venezuela…) dont 15 000 à 20 000 pour le Mexique (pays engagé aux côtés de la République espagnole dès les premiers jours d’avril 1931). Le Sinaia fut le premier bateau à partir en mai 1939 du port de Sète, avec à son bord des réfugiés espagnols, en direction de l’Amérique latine. L’URSS, pourtant alliée officielle de la République espagnole, va longuement hésiter avant d’accueillir uniquement 4 000 réfugiés (surtout des dirigeants du PCE et leur famille ; des enfants (5000), dont beaucoup ne rentreront plus en Espagne dont Gonzalez Joachim (parti à 5 ans et qui ne retrouva ses parents qu’à l’âge de 45 ans), et auxquels le gouvernement espagnol a proposé en 2009 la nationalité espagnole et une [[Odyssée pour la liberté, p.167-169, Marie Claude Rafaneau-Boj, Denoël 1993]] .

Composition des exilés

Les exilés représentent l’ensemble de la société espagnole, cependant les combattants de l’armée républicaine, d’origine populaire (paysans et ouvriers), sont les plus nombreux. Les femmes, les enfants et les vieillards sont en quantité moindre. Les statistiques de l’exode comptabilisent la présence en France de 68 035 enfants, 63 543 femmes, 9029 personnes âgées, 11 476 combattants isolés, 180 000 combattants dans les camps et enfin 10 000 dans les hôpitaux, soit 201 476 soldats.
Dès l’entrée en France, les réfugiés sont soumis à une fouille minutieuse et sont obligés de se délester de tout ce qu’ils possèdent : armes, munitions, meubles, bétail (plus de 1 500 brebis, 600 vaches…) et véhicules. [[Les camps sur la plage, un exil espagnol, Geneviève Armand-Dreyfus, Émile Témime, éditions Autrement, Paris 1995.]]

 

Sur 160 000 hommes recensés, on dénombre :

45 918 ouvriers agricoles 529 techniciens de l’agriculture 110 aviculteurs
797 vachers 3721 boulangers 917 bouchers
99 fabricants de conserves 189 distillateurs 2688 marins
1031 pêcheurs 278 ingénieurs 46 architectes
8690 maçons 924 tailleurs de pierre 195 typographes
6938 manœuvres 5110 mécaniciens divers 2611 tourneurs/ajusteur
824 scieurs 364 soudeurs 920 forgeurs
2721 mineurs 5922 ouvriers du bois 3783 métallurgistes
395 ouvriers de l’aviation 293 ouvriers de construction navale 413 ouvriers chemin de fer
2562 techniciens divers 714 ouvriers industrie automobile 186 armuriers
565 ouvriers produits chimiques 2809 électriciens 400 spécialistes TSF
6524 chauffeurs 3034 cheminots 705 ouvriers cuirs et peaux
3311 ouvriers du textile 63 ouvriers de la soie 235 chapeliers et bonnetiers
928 tailleurs 1568 cordonniers 533 médecins
268 pharmaciens 503 infirmiers 135 dentistes
41 opticiens 2440 ouvriers du livre 2063 enseignants
170 journalistes 208 intellectuels divers 6325 employés commerce
3616 fonctionnaires publics 1832 officiers de l’armée 310 officiers de marine

Files vers la frontiere française
Files vers la frontiere française

Le 26 janvier, la frontière est fermée

Le 26 janvier, alors que Barcelone tombe, une réunion interministérielle décide de maintenir la frontière fermée par des barrages infranchissables.

Deux jours après, face à l’afflux de réfugiés à tous les postes frontières, la frontière est ouverte aux civils et aux blessés. Ce n’est que le 5 ou 6 février, suivant les postes frontières, alors que toutes les capitales catalanes sont tombées aux mains des nationalistes, que l’autorisation d’entrer est enfin donnée aux militaires. Ils devront se présenter en ordre et sans arme.

Les routes vers la France sont de plus en plus encombrées de tout un matériel hétéroclite, d’objets emportés à la hâte, d’animaux, de voitures, de charrettes, d’armes que les fugitifs tentent de mettre à l’abri en France pour éviter que les nationalistes ne s’en emparent. La peur d’être rejoints par l’armée nationaliste provoque de plus en plus de panique dans cette foule qui arrivée à la frontière attend d’être admise dans le pays d’accueil.

Ce long flot va se déverser jusqu’au 12 février, date à laquelle les nationalistes atteignent la frontière. Ils seront quelques 250 000 militaires, 10 000 blessés et 230 000 civils dont 60 000 hommes.

Le passage de cette frontière tant espérée, devient le signe tangible de la défaite. Car c’est un peuple vaincu qui est accueilli. Traité comme des ennemis, ils vont être désarmés, fouillés, séparés. L’attitude générale n’est pour eux que mépris et provocation. (lire l’article : Les Blocages sociaux de l’intégration)
La seule présence de la troupe coloniale chargée du maintien de l’ordre, qui leur rappelle les troupes maures de Franco, utilisées dans les actions punitives et de répression, est déjà très mal vécue. Les humiliations sont courantes. Leurs effets ou biens personnels sont inspectés parfois confisqués, vidés à même le sol. Face à cette brutalité, les scènes conflictuelles ne sont pas rares. Ceux qui résistent, sont refoulés.
Par cette attitude le gouvernement veut inciter le plus grand nombre à retourner en Espagne. D’ailleurs, la question leur est posée. Ceux qui acceptent de repartir ou de s’engager dans la légion, sont immédiatement séparés des autres et reçoivent les premiers soins.

Pour les autres commence, une nouvelle attente. Gardés par des Sénégalais en arme, ils vont rester parqués aux abords de la frontière, sans soin, sans abri, exposés aux intempéries. Pour certains d’entre eux, la première nuit en terre d’asile sera leur linceul. Pour les autres, après un séjour variable, les civils et les blessés sont évacués vers des centres d’hébergements ou des hôpitaux dispersés dans presque tous les départements sauf la Seine ; les miliciens dirigés, sous escorte et à pied vers les camps de concentration installés en toute hâte, au nord des Pyrénées et le long de la côte du Languedoc-Roussillon.

Le plus grand exode de la guerre civile espagnole

La plupart des réfugiés qui au début de l’année 1939, trouvent refuge en France, vont avoir en effet, pour comble de malchance, de tomber sous le coup de nouvelles lois dont celle du 12 novembre 1938 qui prévoit l’internement, dans des «centres spéciaux» où ils feront l’objet d’une surveillance permanente, des étrangers jugés dangereux pour l’ordre public et qui ne peuvent profiter de cette liberté encore trop grande donnée par l’assignation à résidence prévu par le décret du 2 mai. ….(lire l’article La politique d’Albert Sarrault/Edouard Daladier et texte du décret du 2 mai 1938)

Lorsque contraint et forcé, le gouvernement français ouvre la frontière, il n’envisage à aucun moment d’offrir une hospitalité large et durable. D’emblée, priorité est donnée au retour de ces hôtes encombrants. Que ce soit pour garantir la paix sociale et limiter les dépenses publiques qui seront estimées à 7 millions de Fr/jour, ou pour entretenir des relations de bon voisinage avec Franco et s’assurer de sa neutralité en cas de conflit mondial, il est hors de question pour le gouvernement de maintenir sur son territoire les 500 000 réfugiés qui, entre le 28 janvier et le 12 février, vont chercher refuge en France. Seule l’approche de la guerre et la pénurie de main d’œuvre, l’incitera à changer de stratégie. Pour l’heure, à la veille de l’entrée en France du plus grand exode jamais enregistré, le temps n’est pas à son utilisation potentielle mais comment s’en débarrasser. (lire l’article les accord honteux Bérard/Jordana et le texte de ces accords)

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La frontière
Le 26 janvier, alors que Barcelone tombe, une réunion interministérielle décide de maintenir la frontière fermée par des barrages infranchissables. Deux jours après, face à l’afflux de réfugiés à tous les postes frontières, la frontière est ouverte aux civils et aux blessés. Ce n’est que le 5 ou 6 février, suivant les postes frontières, alors que toutes les capitales catalanes sont tombées aux mains des nationalistes, que l’autorisation d’entrer est enfin donnée aux militaires. Ils devront se présenter en ordre et sans arme.

Les routes vers la France sont de plus en plus encombrées de tout un matériel hétéroclite, d’objets emportés à la hâte, d’animaux, de voitures, de charrettes, d’armes que les fugitifs tentent de mettre à l’abri en France pour éviter que les nationalistes ne s’en emparent. La peur d’être rejoints par l’armée nationaliste provoque de plus en plus de panique dans cette foule qui arrivée à la frontière attend d’être admise dans le pays d’accueil.

Ce long flot va se déverser jusqu’au 12 février, date à laquelle les nationalistes atteignent la frontière. Ils seront quelques 250 000 militaires, 10 000 blessés et 230 000 civils dont 60 000 hommes.

Le passage de cette frontière tant espérée, devient le signe tangible de la défaite. Car c’est un peuple vaincu qui est accueilli. Traité comme des ennemis, ils vont être désarmés, fouillés, séparés. L’attitude générale n’est pour eux que mépris et provocation. (lire l’article : Les Blocages sociaux de l’intégration)

La seule présence de la troupe coloniale chargée du maintien de l’ordre, qui leur rappelle les troupes maures de Franco, utilisées dans les actions punitives et de répression, est déjà très mal vécue. Les humiliations sont courantes. Leurs effets ou biens personnels sont inspectés parfois confisqués, vidés à même le sol. Face à cette brutalité, les scènes conflictuelles ne sont pas rares. Ceux qui résistent, sont refoulés.
Par cette attitude le gouvernement veut inciter le plus grand nombre à retourner en Espagne. D’ailleurs, la question leur est posée. Ceux qui acceptent de repartir ou de s’engager dans la légion, sont immédiatement séparés des autres et reçoivent les premiers soins.

Pour les autres commence, une nouvelle attente. Gardés par des Sénégalais en arme, ils vont rester parqués aux abords de la frontière, sans soin, sans abri, exposés aux intempéries. Pour certains d’entre eux, la première nuit en terre d’asile sera leur linceul. Pour les autres, après un séjour variable, les civils et les blessés sont évacués vers des centres d’hébergements ou des hôpitaux dispersés dans presque tous les départements sauf la Seine ; les miliciens dirigés, sous escorte et à pied vers les camps de concentration installés en toute hâte, au nord des Pyrénées et le long de la côte du Languedoc-Roussillon.

La France divisée : ambivalence des sentiments vis-à-vis des réfugiés
Si depuis leur entrée en France, les réfugiés ne connaissent que l’humiliation d’être traités comme des criminels sous une constante surveillance militaire, il serait faux de dire qu’il n’y eu que des marques d’hostilité.

Dans toute la France, des secours s’organisent et des gestes de solidarité existent.
Par contre, depuis le début février, Raoul Didkowski, préfet des Pyrénées Orientales (P.O.), a pris des dispositions contre les Français qui pourraient aider les réfugiés : quêtes, meeting, manifestations sont interdits. Toute personne qui héberge un réfugié sans le déclarer est passible de 1 mois à 1 an de prison ferme et de 50 à 1000 F d’amende. Il devient impossible de louer une salle de réunion.

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Le site de l’association évolue

Depuis les manifestations de cet été, l’équipe qui anime l’Association du 24 Août 1944 s’est remise au travail sur la mémoire, afin de mettre à disposition d’autres archives, des témoignages et des documents éclairants toutes les facettes de cette lutte commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, et continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique, et plus particulièrement dans les maquis en France.

Pour beaucoup de femmes et d’hommes, elle se prolongea dans le combat contre le franquisme, jusque dans les années 60..

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