Mois : février 2014

La route de la Colonne Dronne (dont la Nueve) à travers Paris – 2004

La colonne Dronne, avant garde de la 2e Division Blindée du général Leclerc, est envoyée par ce dernier en avant-garde de la division pour rassurer et avertir les parisiens de leur venue imminente.
Elle pénètre dans Paris par la rue des Peupliers (au coin avec la rue Brillat-Savarin 13e)
Elle composée comme suit:
– 3 chars (Montmirail, Champaubert, Romilly) de la 1ère section de la 2ème compagnie du 501 RCC (Régiment de Chars de Combat) commandée par le lieutenant Michard;
– la section de commandement de la Nueve : Jeep Mort aux Cons du capitaine Dronne + HT Les Cosaques, avec le HT La Rescousse du dépannage.
– la 2ème section de la Nueve : HT Resistance, Teruel, Libération, Nous Voilà et Ebre, commandée par le sous-lieutenant Elias;
– La 3ème section de la Nueve : HT Tunisie 43, Brunete, Amiral Buiza, Guadalajara et Santander, commandée par l’adjudant-chef Campos;
– la 2ème section de la 3ème compagnie du 13ème Régiment du Génie : Jeeps Le Criquet et Mectoub II, un camion GMC, HT L’Entreprenant, Le Volontaire et Le Méthodique, commandée par l’adjudant-chef Gérard Cancel.

Soixante dix ans après sa libération, Paris conserve encore sur les murs d’immeubles les traces de la Seconde Guerre mondiale. Depuis 2004, 11 plaques honorent le parcours de la Nueve depuis leur entrée Porte d’Italie.

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Plaque Adresse
1

Porte d'Italie. 162, Avenue d'Italie. 75013.
Porte d’Italie. 162, Avenue d’Italie. 75013.

Porte d’Italie. 162, Avenue d’Italie. 75013. Point d’entrée dans la Capitale.

2

Colège 55, rue de Baudricourt 75013.
Colège 55, rue de Baudricourt 75013.

Collège 55, rue de Baudricourt 75013. La Nueve abandonne l’Avenue d’Italie et initie un zig zag pour éviter les allemands.

3

Place Nationale, 75013
Place Nationale, 75013

Place Nationale, 75013. La Nueve tourne vers la rue Nationale pour esquiver une menace nazie.

4

Place de la rue Nationale.
Place de la rue Nationale.

Rue Nationale. 123º-131 bis, rue Nationale, 75013.

5

Place Pinel, 75013.
Place Pinel, 75013.

Place Pinel, 75013. La Nueve évite un poste allemand.

6

20, rue Esquirol, 75013
20, rue Esquirol, 75013

20, rue Esquirol, 75013. Dernier passage à travers les rues étroites de ce quartier. La Seine est proche

7

68, Boulevard de l’hôpital
68, Boulevard de l’hôpital

68, Boulevard de l’hôpital, 75013. Descente vers la Seine.

8

Pont d'Austerlitz, 75012
Pont d’Austerlitz, 75012

Pont d’Austerlitz, 75012. La Nueve l’empreinte pour atteindre le centre de Paris.

9

Quai Henri IV, 75004
Quai Henri IV, 75004

Quai Henri IV, 75004.

10

Quai de l’Hôtel de Ville, 75004
Quai de l’Hôtel de Ville, 75004

Quai de l’Hôtel de Ville, 75004.

11

Place de l'Hôtel de Ville
Place de l’Hôtel de Ville

Place de l’Hôtel de Ville, Arrivée à la Mairie de Paris.

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Colège 55, rue de Baudricourt 75013.
Colège 55, rue de Baudricourt 75013.
Place Nationale, 75013
Place Nationale, 75013
Place de la rue Nationale.
Place de la rue Nationale.
Place Pinel, 75013.
Place Pinel, 75013.
20, rue Esquirol, 75013
20, rue Esquirol, 75013
68, Boulevard de l’hôpital
68, Boulevard de l’hôpital
Pont d'Austerlitz, 75012
Pont d’Austerlitz, 75012
Quai Henri IV, 75004
Quai Henri IV, 75004
Quai de l’Hôtel de Ville, 75004
Quai de l’Hôtel de Ville, 75004
Place de l'Hôtel de Ville
Place de l’Hôtel de Ville
63 rue des archives 75004
63 rue des archives 75004
Bois de Boulogne, 75016
Bois de Boulogne, 75016
Monument au Général De Gaulle. Place Clemenceau, 75008
Monument au Général De Gaulle. Place Clemenceau, 75008
Place de la République, 75003
Place de la République, 75003
Porte d'Italie. 162, Avenue d'Italie. 75013.
Porte d’Italie. 162, Avenue d’Italie. 75013.
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Le 26 Août 1944, De Gaulle passe la Nueve en revue.

Le 26 août 1944 , avant de défiler sur les Champs-Élysées, le général de Gaulle passait en revue les Espagnols de la Nueve, premiers soldats de la France libre à entrer dans Paris. Ils étaient reconnus et acclamés comme des héros ayant pleinement contribué à la libération de la capitale.

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« Nos frères d’Espagne » par Albert CAMUS

Cette guerre européenne qui commença en Espagne, il y a huit ans, ne pourra se terminer sans l’Espagne. Déjà la péninsule bouge. On annonce un remaniement ministériel à Lisbonne. Et de nouveau la voix des républicains espagnols se fait entendre sur les ondes. C’est, le moment peut-être de revenir à ce peuple sans égal, si grand par le c?ur et la fierté et qui n’a jamais démérité à la face du monde depuis l’heure désespérée de sa défaite.

Car c’est le peuple espagnol qui a été choisi au début de cette guerre pour donner à l’Europe l’exemple des vertus qui devaient finir par le sauver. Mais à vrai dire c’est nous et nos alliés qui l’avions choisi pour cela.

C’est pourquoi beaucoup d’entre nous depuis 1938 n’ont plus jamais pensé à ce pays fraternel sans une secrète honte. Et nous avions honte deux fois. Car nous l’avons d’abord laissé mourir seul. Et lors qu’ensuite, nos frères vaincus par les mêmes armes qui devaient nous écraser, sont venus vers nous, nous leur avons donné des gendarmes pour les garder à distance. Ceux que nous appelions alors nos gouvernants avaient inventé des noms pour cette démission, ils la nommaient, selon les jours, non intervention, ou réalisme politique. Que pouvait peser devant des termes si impérieux le pauvre mot d’honneur ?

Mais ce peuple qui trouve si naturellement le langage de la grandeur s’éveille à peine de six années de silence, dans la misère et l’oppression qu’il avait compris que désormais c’était lui à lui de nous tendre la main, le voilà tout entier dans sa générosité sans peine aucune pour trouver ce qu’il fallait dire.

Hier à la radio de Londres, ses représentants, ont dit que le peuple français et le peuple espagnol avaient en commun les mêmes souffrances, que des républicains français avaient été victimes des phalangistes espagnols comme les républicains espagnols
L’avaient été des fascistes français et qui unis dans la même douleur ces deux pays devaient l’être demain dans les joies de la liberté.

Qui d’entre nous pourrait rester insensible à cela ?
Et comment ne dirions-nous pas ici aussi haut qu’il est possible, que nous ne devons pas recommencer les mêmes erreurs et qu’il nous faut reconnaître nos frères et les libérer à leur tour ?

L’Espagne a déjà payé le prix de la liberté.
Personne ne peut douter que ce peuple farouche est prêt à recommencer. Mais c’est aux Alliés de lui économiser ce sang dont il est si prodigue et dont l’Europe devrait se montrer si avare en donnant à nos camarades espagnols la République pour laquelle ils se sont tant battus.

Ce peuple a droit à la parole.
Qu’on la lui donne une seule minute et il n’aura qu’une seule voix pour crier son mépris du régime franquiste et sa passion pour la liberté. Si l’honneur, la fidélité, si le malheur et la noblesse d’un grand peuple sont les raisons de notre lutte, reconnaissons qu’elle dépasse nos frontières et qu’elle ne serai jamais victorieuse chez nous tant qu’elle sera écrasée dans la douloureuse Espagne.

COMBAT du 7 septembre 1944
COMBAT du 7 septembre 1944
COMBAT du 7 septembre 1944
COMBAT du 7 septembre 1944

Baro Victor

Réfugié espagnol, il passera la frontière avec les Républicains, et sera enfermé dans un camp en bordure de mer en Roussillon. Puis, il s’engagera dans l’armée. Il n’a pas encore 18 ans, sous le nom de guerre « RICO Juan ».
Pendant la période de captivité, le premier mot français qu’il prononce est cornichon. Ne sachant pas que la signification est péjorative lorsqu’il traite une personne de « cornichon », il appelle le résident par ce mot, ce qui lui vaut des histoires. C’est aussi le surnom que les Chalabrois (habitants de Chalabre, dans le département de l’Aude) lui attribueront par la suite.

Le 4 août 1944, comme tirailleur lourd, avec ses compagnons, il pose le pied sur le sol de France à Saint Martin de Varreville (Utah Beach). Le 12, il est à Alençon. Avec Manuel Lozano, ils mettent hors de combat un blindé chenille allemand armé de mitrailleuses qui remontait la colonne, ce qui leur vaudra la croix de guerre avec citation. Le 21 août, alors qu’il se trouve devant Argentan, le général Leclerc est informé que la Résistance, qui s’est soulevée à Paris le 18 août, livre de violents combats dans toute la ville.
Mais en date du jeudi 24 août, les troupes des colonels Billotte, Dio et Langlade sont toujours bloquées aux portes de Paris. Leclerc qui applique les principes de l’attaque à tout prix depuis que les Français sont entrés en Normandie, lance un ordre au capitaine Dronne : «Dronne, filez sur Paris, entrez dans Paris, passez où vous voudrez, dites aux Parisiens de ne pas perdre courage, que demain matin la division toute entière sera dans Paris».

Le soir même à 20h 41, trois chars et trois sections sur half-track de « La Nueve » entrent dans Paris par la Porte d’Italie. C’est une folle kermesse, une foule immense entoure les voitures et embrasse les équipages. A 22h 20, il fait encore jour lorsque les sections Michel Elias et Miguel Campos de la 9e Cie arrivent sur la place de l’hôtel de ville, accueillies par les FFI du colonel Henri Rol-Tanguy, ancien des Brigades Internationales, blessé sur le front de l’Ebre. Une formidable Marseillaise retentit et les cloches de Paris sonnent à toute volée, accompagnées par le bourdon de Notre-Dame.

Juan Rico et l’avant-garde du Régiment de Marche du Tchad sont reçus en héros dans Paris libérée. Plus tard dans la soirée, Raymond Dronne installé dans un lit de camp à même le trottoir entendra monter un chant hérité de l’Espagne des guerres napoléoniennes, le fameux «Paso del Ebro ».

Des tanks aux noms de : Madrid, Guadalajara, Teruel, Guernica …

« Et ces tanks ? Mes yeux voient-ils clair ? Ce sont eux ? Oui, ce sont eux. Ce sont les Espagnols. Je vois le drapeau tricolore. Ce sont eux qui, après avoir traversé l’Afrique, arrivent sur les Champs Elysées. Les tanks portent des noms évocateurs : “Guadalajara”, “Teruel”, et ce sont les premiers qui défilent sur la grande Avenue.
Paris applaudit. Paris applaudit les Espagnols tannés par une lutte de neuf ans, qui sourient aujourd’hui au peuple libéré. Paris applaudit l’Espagne héroïque d’hier, l’Espagne libre, démocratique, forte de demain. On dirait un rêve… On dirait un rêve.
»
(Victoria Kent (1), Quatre ans à Paris, p. 189)


Composition de la 9ème Compagnie de combat « La Nueve » – Régiment de Marche du Tchad – 2ème DB

Section de commandement

Commandement Véhicule Nom du véhicule
Capitaine Dronne (Commandement) Jeep Mort Aux Cons
Lieutenant Granell (Adjoint de Compagnie)

Adjudant Valero (Adjudant de Compagnie)

Half-Track Les Cosaques

 

1ère section

Commandement Véhicule Nom du véhicule
Sous-lieutenant Montoya (Chef de secteur)

Sergent Beliver (Chef de Groupe)

Half-Track Don Quichotte
Sergent-chef Moreno (Adjoint secteur)

Sergent-chef Ducros (Chef de groupe)

Half-Track Cap Serrat
Sergent Pujol (Chef de groupe) Half-Track Les Pingouïns
Sergent Gualda (Chef de groupe) Half-Track Madrid
Sergent Camons (Chef de groupe) Half-Track Guernica

 

2ème section

Commandement Véhicule Nom du véhicule
Sous-lieutenant Élias (Chef de secteur)
Sergent Cortés (Chef de Groupe)
Half-Track Résistance
Sergent-chef Bernal (Adjoint secteur)

Sergent Lafitte (Chef de groupe)

Half-Track Teruel
Sergent Callero (Chef de groupe) Half-Track Espana Cani
Sergent Solana (Chef de groupe) Half-Track Nous Voilà
Sergent Marty (Chef de groupe) Half-Track L’Ebre

 

3ème section

Commandement Véhicule Nom du véhicule
Sergent-chef Campos (Chef de secteur)

Sergent Blanco (Chef de Groupe)

Half-Track Tunisie 43
Sergent-chef Reiter (Adjt sect/Chef de gpe) Half-Track Brunete
Sergent Morillas (Chef de groupe) Half-Track Amiral Buiza
Sergent Jiménez (Chef de groupe) Half-Track Guadalajara
Sergent Fabregas (Chef de groupe) Half-Track Santander

 

Section hors rang

Commandement Véhicule Nom du véhicule
Aspirant Cascaye (Chef de secteur) Camion
Sergent Ronchon (Comptabilité)

Sergent Mendelson (Bagages)

Sergent Ménager (Munitions)

Camion
Cpl Paulnier (Cuisine) Camion
Adjudant Neyret (Dépannage)

Sergent Pavloff (Dépannage)

Half-Track Recusse

Le débarquement allié au Maroc

« […] Sous le nom de Durand-Dupont, je suis arrivé à Oran, où on est restés quelques jours, puis à Sidi Bel Abbés, où se trouvait le quartier général de la Légion… « J’étais à Fez quand on a annoncé le débarquement américain. C’était un dimanche, et l’alerte a sonné à quatre heures du matin ; mais personne ne s’est levé parce que les officiers mariés étaient chez eux et qu’il n’y avait pas de commande- ment… On s’est levés à sept heures du matin et on a bu notre café. On s’est ensuite préparés tranquillement, dans l’après-midi, à partir. Ce qu’on a fait vers les sept heures du soir…

« La nuit, on a dormi au milieu du chemin ; et puis les officiers nous ont fait marcher en plein jour, quand l’aviation pouvait bien nous voir !… On aurait dû jeter aux ordures la plupart de ces officiers ! Les Américains se sont régalés à nous mitrailler ; ils ont fait une vraie boucherie parmi notre troupe. Comme on était des combattants de la guerre civile, on savait ce que ça voulait dire quand on les voyait piquer vers nous : on a pu se sauver parce que, alors, on quittait la route…

« Beaucoup d’entre nous, surtout les Espagnols, ont déserté pour rejoindre les Américains, parce qu’on voulait continuer la guerre contre Hitler ; et c’est pour ça qu’il fallait être dans le camp des Américains et pas dans celui des Français qui étaient avec eux [les Allemands]. »

La guerre de Tunisie

« On n’est pas restés très longtemps dans les casernes de la Légion, parce que, très vite, on nous a emmenés faire la guerre de Tunisie ; une guerre contre Rommel, très dure. Là-bas, la Légion a perdu presque tous ses hommes. Beaucoup sont morts et d’autres ont été faits prisonniers. Je crois que je suis sorti de cette guerre avec une certaine facilité parce que je n’ai jamais eu peur de mourir. Je me suis toujours dit que mourir n’est rien, que le pire serait d’être gravement blessé. »

« Quand la guerre s’est terminée, beaucoup d’entre nous, les survivants, avons déserté la Légion et rejoint la 2e DB, qui avait été formée par quelques officiers proches de la France libre du général de Gaulle pour combattre en Europe. C’est à ce moment-là que j’ai connu Campos, un Canarien très courageux et un brave homme: c’est lui qui s’occupait le plus de tous les Espagnols. Il allait les chercher partout, pour les convaincre de déserter, et il en ramenait des pleins camions pour les enrôler dans les troupes de la France libre. »

« Nous, les Espagnols, on avait tous un faux nom ; moi, on m’appelait « el Mejicano » (le Mexicain). Dans les troupes américaines, il y avait beaucoup de gens d’Amérique du Sud – du Chili, du Mexique –, et avec Leclerc aussi. J’avais choisi le nom de « José Ortega, el Mejicano » pour le cas où on nous ferait prisonniers : qu’on ne sache pas qu’on était Espagnols, parce qu’on savait ce qui nous attendait d’être Espagnol et d’avoir fait la guerre civile. À cette époque, être Espagnol était difficile… »

« C’est là, en Tunisie, qu’on nous a dit que tous ceux qui combattaient avec les Alliés sur le territoire français devaient être démobilisés ou s’enrôler dans les Forces françaises libres de de Gaulle, ou dans celles du général Giraud. Nous, les Espagnols, on s’est enrôlés dans les forces de de Gaulle. Leclerc a récupéré en Tunisie les trois bataillons du corps franc commandés par le colonel Putz [ex-combattant des Brigades internationales]. À ce moment-là, je l’ai fait aussi, mais avec le cœur serré, parce que j’aurais préféré rester avec les Américains. Je voulais lutter avec eux et, ensuite, m’en aller en Amérique. Ça n’a pas été possible, et je me suis engagé avec plusieurs compagnons – Granell, Campos, el Gitano, Bamba et Ortiz –, le 29 mai 1943, comme volontaire pour la durée de la guerre. »


Daniel Hernández
« Les nouvelles forces qui arrivaient dans la France libre remplaçaient les sol- dats noirs du régiment de marche du Tchad. Les soldats indigènes ont été mis de côté – par ordre supérieur –, après avoir combattu pendant trois ans avec le général Leclerc. On dit que Leclerc n’était pas content du tout, mais il n’a rien pu faire.
« À cause de problèmes entre lui et Leclerc, Giraud, qui commandait la zone, nous a expulsés… »


Manuel Fernández
« […] Les affrontements avec les Allemands ont été si durs, en Tunisie, la peur si intense, à certains moments, que j’ai eu l’occasion de voir une chose difficilement crédible : lors d’un combat, où il nous avait fallu toute une journée et toute une nuit pour déloger d’une maison de campagne les Allemands qui l’occupaient, en avançant petit à petit, pièce par pièce, j’avais à côté de moi un Italien, brave gars aux cheveux frisés. Un garçon pas mal. Quand il est revenu au combat, après la nuit de repos, personne ne l’a reconnu : il avait les cheveux complètement blancs, totalement blancs !…

« Il y a eu là-bas beaucoup, beaucoup de victimes. Un grand nombre d’Espagnols ont perdu la vie. Moi, j’ai été blessé en janvier. On m’a donné un mois de convalescence ; et, après, je suis retourné au front. La guerre s’est terminée le 5 mai ; et, le 7, le capitaine de la compagnie m’a appelé pour m’informer qu’on m’avait nommé « meilleur légionnaire » et me demander si je voulais, comme récompense, une médaille ou un mois de permission. Naturellement, je lui ai dit que je préférais un mois de permission.
« Plus tard, on m’a donné la Croix de guerre parce que, quand j’ai été blessé, et malgré les blessures, j’avais réussi à passer entre les tanks allemands, traverser le fleuve à la nage avec un seul bras valide, et parcourir, avec beaucoup de difficulté, 30 km jusqu’à rejoindre le régiment français.

« Quand ils m’ont vu arriver couvert de sang et tout sale, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Le lieutenant de la compagnie ignorait même l’existence de la bataille où on m’avait blessé. Il a appelé l’état-major, qui l’a informé. Alors, on m’a emmené sur une moto avec side-car vers un hôpital de campagne ; peu après, le colonel de notre régiment est venu me voir. Je dois dire que le colonel pleurait comme un enfant, au moment où il me racontait que, sur les 800 hommes du bataillon, j’étais le quatre- vingtième qui s’en était sorti sain et sauf. Tous les autres étaient morts là-bas ; et, parmi eux, énormément d’Espagnols. Beaucoup ont été faits prisonniers et beaucoup d’autres sont morts.

« C’est l’unique bataille de ma vie où j’ai vu la lutte au corps à corps, à la baïonnette. Je me souviens surtout d’un Belge qu’une baïonnette avait transpercé – on était tous encerclés par les Allemands – et qui, au moment où on voulait le secourir, avait refusé en nous disant de partir parce que lui était un homme mort… Et c’était vrai… Il avait toutes les tripes à l’air. On ne pouvait rien faire pour lui.
« C’est après la campagne de Tunisie que j’ai entendu parler, pour la première fois, de la colonne Leclerc et des troupes de la France libre qui arrivaient de Libye. J’ai vite déserté pour m’en aller avec elles. »

Formation de la 2e DB

« À ce moment-là, on était cantonnés au Sénégal. Après l’échec de De Gaulle à Dakar, on a organisé la fuite et on est partis avec tout notre équipement, y compris les armes, à la recherche des troupes franco-britanniques qui luttaient contre l’Axe dans les colonies françaises d’ Afrique équatoriale.
« Après notre fuite, on a été pourchassés en tant que déserteurs et il a fallu se cacher, marchant la nuit et dormant le jour. On a mis presque un mois à couvrir, à pied, les 4 000 kilomètres qui nous séparaient des unités gaullistes se trouvant à Brazzaville. Là-bas, on s’est enrôlés dans une unité de la Légion étrangère ralliée à de Gaulle. Avec ces troupes, on a combattu au Soudan, en Syrie, au Liban et, surtout, à la bataille de Bir Hakeim, en Libye, où la 3e brigade mixte de la Légion étrangère, dans laquelle se trouvaient beaucoup d’Espagnols, s’est illustrée en protégeant la retraite de la VIIIe armée britannique. »

« Les troupes de la France libre, où on était, ont pu arriver jusqu’au Maroc et en Algérie peu après le débarquement allié en Afrique du Nord, après avoir parcouru 4 000 kilomètres de désert en luttant contre les troupes italiennes et les difficultés du terrain.»

Débarquement et combat en Normandie

« Quand l’heure de quitter l’Angleterre est arrivée, on a embarqué à Plymouth. Le matériel embarqué était quelque chose d’incroyable. Ensuite, on est restés quelque temps en haute mer, en attendant l’ordre du débarquement. L’infanterie était la première à débarquer pour prendre possession du terrain.

« Moi, j’ai débarqué pas loin de Sainte-Mère-l’Église. Quand j’ai posé le pied sur la terre française, je me suis dit qu’on était revenu au même endroit – la France –, mais maintenant de façon différente : avec tous ces blindés, les tanks, toute la force mécanique, tout le matériel, on savait que les Allemands allaient passer un très mauvais moment. On était joyeux de débarquer ; on allait à la guerre contre les nazis comme à une fête. On y allait en chantant, tout en sachant que ce serait dur et que ça allait coûter beaucoup de vies.

« La plupart des villages de la côte étaient détruits. Tout était détruit, même les cimetières. Les bombardements détruisent tout, c’est normal ; les guerres ne respectent ni les cimetières, ni les personnes. C’était une guerre à mort contre les Allemands. Il fallait gagner.

« Un jour, on a subi, nous-mêmes, un bombardement par les avions alliés ; ils nous avaient confondus avec les Allemands. C’est Granell qui nous a sauvés, parce que, malgré les bombardements, il était sorti en courant pour installer au milieu de la route un grand panneau indiquant qu’on était les troupes de Leclerc. Ils l’ont vu tout de suite, et c’est ça qui nous a sauvés. Je crois qu’on est nombreux à lui devoir la vie.
« Nous, on n’avait besoin d’être commandés par personne. Dronne était notre capitaine, mais, en réalité, il commandait peu ; on se suffisait à nous-mêmes. On faisait des réunions entre nous sur la façon dont il fallait attaquer. Ensuite, on sortait par groupes de deux ou trois, avec des mitraillettes et des grenades, on attaquait les positions allemandes et on revenait avec les prisonniers. C’était très dangereux, mais ça réussissait presque toujours. »

Entrée dans Paris, le 24 août 1944

(entretien réalisé en avril 1998)

« La vie d’un homme n’a pas de prix. »
« Quand on est arrivés dans les alentours de Paris, Dronne, sur ordre de Leclerc, a pris les deuxième et troisième sections, avec une centaine d’Espagnols, et s’est dirigé vers la capitale. J’étais dans la première section. On s’est arrêtés à la Croix- de-Berny, empêchant que les Allemands se replient sur Paris.

« Quand les tirs cessaient, les gens s’approchaient pour nous embrasser. À Antony, proche de Paris, malgré le danger, on m’a sorti de la voiture et jeté par terre pour m’embrasser ! C’était une folie.

« Je suis entré dans Paris le jour suivant, très tôt, avec le général Leclerc. Avec ma section, je suis allé jusqu’à la place des Invalides et, ensuite, après quelques affrontements, à l’École militaire, où on s’est installés, quand les Allemands sont sortis avec un drapeau blanc.

« Le jour suivant, c’était le défilé de la victoire sur les Champs-Élysées. De Gaulle est passé en nous saluant et on lui a servi de garde d’honneur, deux half-tracks à gauche et deux à droite.

« On s’est ensuite reposés dans le bois de Boulogne, où beaucoup de gens venaient nous voir ; surtout de très jolies filles. On avait chacun une tente de campagne individuelle pour dormir ; mais, ces jours-là, personne n’a dormi seul…

« Le pire souvenir de Paris, dans ces moments-là, a été de voir des femmes qu’on poussait dans la rue, qui avaient été rasées et qu’on bousculait, en leur arrachant les vêtements, laissant leur poitrine à l’air. Il y avait des femmes jeunes, mais aussi des plus âgées, de quarante ou cinquante ans. C’était triste à voir. On s’est souvent bagarrés à cause de ça. Qu’on les rase, passe encore ; mais qu’on les maltraite, qu’on les déshabille, qu’on leur fasse boire de l’huile de ricin et qu’on leur accroche autour du cou des écriteaux : non. On a crié beaucoup et il a fallu faire preuve de fermeté. Ces choses ne nous plaisaient pas. Ça nous paraissait une lâcheté.

« On est arrivés sans grands problèmes jusqu’aux environs de Paris. Pendant qu’on affrontait les Allemands, dans les alentours, Leclerc est arrivé en cherchant à joindre Dronne. Je suis allé le chercher et, une fois arrivé, le général lui a dit qu’il devait filer avec la compagnie vers Paris ; il fallait arriver cette même nuit. Je n’avais jamais été à Paris.

« On a atteint rapidement l’Hôtel de Ville et on s’est installés autour, face aux quais de la Seine et à tous les endroits stratégiques. Tout de suite, les maquisards de la Résistance sont arrivés ; ils montaient avec nous, dans nos voitures, et nous dirigeaient là où se trouvaient les Allemands.

« Le jour suivant, tôt, on a nettoyé toute la zone, libéré la rue des Archives, où se trouvaient encore des forces allemandes, et on s’est dirigés ensuite vers la place de la République où se trouvait une caserne encore occupée par une grande quantité d’Allemands. Après des affrontements durs, on est repartis avec plus de trois cents prisonniers.

« Là, on a dû être très fermes, parce que beaucoup de civils qui les insultaient voulaient aussi leur prendre leurs bottes et leurs vêtements. On ne les a pas laissé faire : ça ne nous plaisait pas, ça n’était pas digne. Après toute la misère qu’on avait subie pour arriver jusque-là, et une fois que tous ces gens étaient libres, ils n’avaient pas à prendre les bottes des prisonniers. Nous, sur le front, oui : on leur enlevait montres, bagues, stylos à plume et des choses comme ça, avant de les refiler aux Américains, qui étaient très contents et nous donnaient beaucoup de choses en échange, parce qu’ils pouvaient dire qu’ils avaient eux-mêmes fait des prisonniers…

« Le lendemain, pendant le défilé de la victoire sur les Champs-Élysées, la Nueve escortait le général de Gaulle. On nous avait mis là parce que je crois qu’ils avaient plus confiance en nous, comme troupe de choc, qu’en d’autres… Il fallait voir comme les gens criaient et applaudissaient ! Au début du défilé, on a vu une grande banderole républicaine espagnole, longue de vingt ou trente mètres, portée par un important groupe d’Espagnols qui n’arrêtaient pas de nous acclamer. Peu après, quelqu’un leur a fait retirer cette banderole.

« Après, pour nous reposer, on nous a envoyés au bois de Boulogne, aux alentours de Paris. On y est restés environ trois semaines ; chaque jour, une foule de gens venaient nous rendre visite et nous saluer… »

Ces républicains espagnols qui ont libéré Paris

Des Espagnols, premiers soldats de la « France libre » à entrer dans Paris, le 24 août 1944 et qui, le 26 août, lors du défilé de la victoire sur les Champs-Élysées, escortaient le général de Gaulle, on ne parle guère. Et pourtant, ces jours-là, ils étaient reconnus et acclamés comme des héros ayant pleinement contribué à la libération de la capitale.

Evelyn Mesquida, dans son ouvrage La Nueve. Los españoles qui liberaron París [[Evelyn Mesquida, « La Nueve » (Los españoles qui liberaron París, Ediciones B, Barcelone, septembre 2008.]], publié en espagnol en 2008 et enfin traduit en français (La Nueve, 24 août 1944. Ces républicains espagnols qui ont libéré Paris [[Éditions le cherche midi, Paris, août 2011]], réhabilite la mémoire de ces hommes dont il fallait occulter l’engagement afin que les Fran-çais puissent apparaître comme les grands libérateurs, juste secondés par les alliés. Les propos du général de Gaulle, le 26 août, sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris sont éloquents : « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple, avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle. »

De Gaulle veut rassembler les Français autour de sa personne, éviter une guerre civile, effacer la honte de la collaboration. Pragmatique et cynique, il tait la contribution des étrangers – dont les Espagnols – dans la résistance ou dans les armées. Il évoque peu celle des Anglais et des Américains, dont il craignait qu’ils ne cherchent à réduire l’indépendance de la France à leur avantage.

Les rapports de force politiques ont aussi précipité les Espagnols dans l’oubli. Les pensées dominantes du gaullisme et du communisme français rivalisaient. Gaullistes et communistes se prévalaient d’être les libérateurs, et tous flattaient l’ego collectif en évoquant un peuple français uni dans sa lutte contre l’occupant et qui s’était délivré lui-même.

Pas de doute : si l’implication des Espagnols dans la libération de la France est passée sous silence [[Même si nombre d’entre eux ont été médaillés]], c’est bien d’abord du fait de l’étroitesse d’esprit intrinsèque du patriotisme. Il contraste tant avec la motivation de ces Ibères à se battre, où qu’ils se trouvent, contre le nazisme, au nom de la liberté. Les propos de Luis Royo, l’un des survivants de la Nueve que l’auteur a rencontré, illustrent bien cela : « Je faisais la guerre et je savais que je pouvais être blessé ou que je pouvais mourir. La vérité est que je n’ai jamais pensé que je luttais pour libérer la France, mais que je luttais pour la liberté. Pour nous, cette lutte signifiait la continuation de la guerre civile [[pp. 243-244]]. »

Ces Espagnols avaient combattu le franquisme qui était appuyé par le régime fasciste portugais de Salazar et secondé des forces fascistes italiennes et nazies allemandes. Ils étaient bien conscients que, la guerre civile espagnole avait été un champ d’expérimentation des armes du régime nazie et que la victoire du franquisme était le prélude à l’expansion de ce type d’idéologie totalitaire.

La France les avait « accueillis », à partir de la fin janvier 1939, au moment de la Retirada (la retraite), l’exode massif des réfugiés espagnols, dans des conditions indignes, en particulier pour les combattants entassés dans des camps, officiellement nommés « camps de concentration ». Cette attitude méprisante se prolonge jusqu’à maintenant. La France passe sous silence le rôle non négligeable joué par ces hommes pour mettre fin à l’occupation allemande et jeter à bas le nazisme. Pourtant, leur participation a été conséquente, tant par le nombre d’Espagnols qui ont rejoint les différentes forces combattantes [[Le chiffre de 60 000 maquisards dans le Sud-Ouest est avancé. Au terme de ses recherches, Evelyn Mesquida es-time que les républicains espagnols qui ont combattu le nazisme en France seraient plus de 10 000.]] que par la qualité et la solidité de leur engagement, qui les amenait, bien souvent, à se mettre en première ligne, forts de leur expérience du combat et animés par leur idéal de liberté et leur haine de la dictature.

Cette occultation est aggravée par le sentiment de trahison : la France ne s’engagera pas contre Franco. En outre, la guerre froide entraîne une banalisation des relations avec le régime franquiste ; et, par conséquent, l’oubli s’approfondit.

C’est soixante ans plus tard que la ville de Paris reconnaîtra que les premiers libérateurs à entrer dans Paris, le 24 août 1944, sont les soldats de la 9e compagnie (appelée « la Nueve ») du 3e bataillon de marche du Tchad, commandée par le capitaine Raymond Dronne et appartenant à la deuxième division blindée (2e DB) du général Leclerc.
Son nom l’indique : cette compagnie était à majorité espagnole. Ainsi, enfin, Paris rend hommage à ces républicains espagnols, lancés à corps perdu dans la lutte. Elle se sou-vient que les premiers half-tracks (voitures blindées) à pénétrer dans son enceinte, avant de poursuivre le combat en Alsace et d’aller jusqu’au nid d’aigle d’Hitler, s’appelaient : Madrid, Guernica, Teruel, Guadalajara, Don Quichotte…
Toutefois, une telle reconnaissance tardive et symbolique est bien insuffisante, d’autant que les pages des manuels sont bien discrètes sur le rôle de ces républicains espagnols dans la Seconde Guerre mondiale.

Parmi eux, nombreux étaient anarchistes [[En Afrique du Nord, les cénétistes étaient nombreux dans le corps franc d’Afrique.]] ; rien d’étonnant puisqu’ils étaient très nombreux à combattre le régime de Franco. Comme les autres Espagnols antifranquistes exilés en France ou dans les colonies d’Afrique du Nord, beaucoup se sont d’abord interrogé sur l’éventualité de prendre les armes contre l’occupant allemand et, donc, de défendre ceux qui non seulement ne les avaient pas soutenus dans leur lutte pour sauvegarder la jeune république espagnole, mais, qui plus est, les avaient laissé croupir dans les camps, contraints d’effectuer de pénibles travaux en échange de l’obtention du droit d’asile.

Comme tous les républicains vaincus, ils concevaient ce combat comme la continuité de celui entamé en Espagne et espéraient – comme on leur avait promis – qu’il se poursuivrait, avec l’aide des alliés, contre la dictature de Franco.

Comme en Espagne, durant la guerre civile, ces anarchistes voulaient agir. Ils refusaient d’être des spectateurs, sachant combien le nazisme – partenaire du franquisme – est l’ennemi de la liberté, valeur fondamentale pour tout libertaire.
C’est pourquoi beaucoup d’anarchistes ont rejoint les maquis ou ont endossé l’uniforme. Antimilitaristes, ils considéraient que l’enjeu valait ce compromis avec leurs principes.

Dans l’ouvrage d’Evelyn Mesquida, les anarchistes sont très présents puisqu’ils étaient majoritaires parmi les espagnols formant la Nueve (144 dans cette compagnie de 166 hommes). Sur les 144, seuls 16 d’entre eux ont survécu à la traversée de la France, puis à celle de l’Allemagne.

Ce livre fait suite à des articles et des ouvrages collectifs[[La mémoire entre silence et oubli, presses de l’université de Laval, Québec, 2006. Sorties de la guerre, presses universitaires de Rennes, 2008.]] dans lesquels Evelyn Mesquida, journaliste (elle a été correspondante à Paris pour la revue Tiempo), écrivaine, chercheuse, après avoir fouillé dans d’innombrables archives et documents, recueilli des témoignages, porte à la connaissance des lecteurs le vécu de ces républicains espagnols, saluant ainsi leur combativité ancrée dans la fidélité à leur idéal.

La parution de ce livre en français est importante car, à travers l’exemple de la Nueve, des Français pourront découvrir, ou mieux comprendre, la contribution des Espagnols à la Libération. Des historiens pourraient s’en inspirer…

Cet ouvrage est divisé en trois grandes parties : un récit historique, des entretiens témoignages, une série de portraits des divers acteurs de cette histoire.
Le récit historique, détaillé, après dix ans de recherches, est émaillé des propos des protagonistes. L’auteur relate les périples de ces Espagnols en individualisant leur trajectoire.

Avec neuf témoignages des soldats de la Nueve qui suivent l’historique, des précisions sont encore apportées, et nous approchons mieux les parcours et la manière dont ils ont pu être vécus. Ainsi, l’ouvrage nous éclaire-t-il sur les itinéraires qui ont conduit tant d’Espagnols à faire partie de la 2e division blindée de Leclerc en 1943. Beaucoup venaient des camps de concentration français[[À l’armistice, pour mieux les contrôler, le régime de Pétain en transfère au Sahara. ]]. Certains sortaient de leur cachette. D’autres encore venaient des corps francs. Dispersés dans les armées régulières de Pétain, beaucoup ont déserté pour rejoindre les rangs du général Leclerc, qui représentait le France libre. De même, nombre d’entre eux, pour la même raison, ont déserté la Légion dans laquelle ils s’étaient enrôlés pour ne pas périr dans les camps ou sous la menace d’être renvoyés en Espagne, où la « justice » franquiste les attendait.

À l’époque, les Espagnols partageaient cette vision de de Gaulle qu’exprime Manuel Fernandez, un des survivants de la Nueve avec qui s’est entretenue l’auteure : « À cette époque, ce n’est pas le colonel Leclerc qui m’a incité à m’engager, parce que, en réalité, je le connaissais à peine ; c’est surtout la figure du général de Gaulle. Je rêvais de partir avec lui depuis le début, depuis qu’il avait lancé l’appel de Londres. Pour moi, de Gaulle était l’homme qui n’avait pas cédé aux Allemands et celui qui représentait la liberté. Comme Le-clerc était avec lui et qu’il représentait la France libre, on est partis avec celui-là[[p. 266.]]. »

Au sein de la Nueve, ces hommes ont combattu en Afrique du nord. En France, ils ont débarqué d’abord en Normandie, où ils ont combattu, puis participé à la libération de Paris, où ils ont soutenu l’insurrection, avant de poursuivre la lutte en Alsace. Enfin, ils ont livré com-bat en Allemagne, jusqu’à l’armistice.

Alors qu’ils arboraient toujours le drapeau républicain espagnol, le 27 août 1944, de Gaulle ordonna de le retirer, dans le but de redorer le blason des Français, marquant ainsi le début de la disparition historique des libérateurs étrangers.

Un des intérêts de cet écrit est de bien situer l’engagement de ces combattants au sein de La Nueve, en tissant le fil de leur histoire, et, par conséquent, de le replacer à partir de 1936, voire avant. Ainsi, nous parcourons leur épopée, de la guerre civile jusqu’à l’arrivée, pour les survivants, au « nid d’aigle » d’Hitler.

L’auteure nous relate leurs conditions de vie terribles dans les camps de concentration où ils croupissaient. Elle met en avant les traitements particuliers auxquels étaient soumis ceux considérés comme potentiellement dangereux, dont nombre de personnalités anarchistes. La mise en lumière de la réalité, particulièrement rude, des camps en Afrique du Nord retient l’attention du lecteur, car elle est peu retracée dans les différents ouvrages sur l’exil des républicains. Dans tous ces lieux, en plus de l’insalubrité, régnaient la brutalité, la perversité et l’humiliation. C’est pourtant là que se trouvait le vivier des futurs combattants espagnols qui ont renforcé les maquis ou les différentes forces alliées.

Au regard des rares ouvrages qui retracent ces pages noires de l’histoire de France, ce-lui d’Evelyn Mesquida est nécessaire. Il est aussi salutaire, car il rappelle, à travers le récit même de l’implication de ces hommes, que le pays qui les a si mal traités leur est, en plus, redevable. Comme le montre bien l’auteure, leur contribution a été d’autant plus remarquable qu’ils avaient l’expérience du combat. En outre, leur conscience politique les rendait courageux et déterminés – bien que rebelles, pour beaucoup d’entre eux, à la discipline militaire –, comme en ont témoigné le général Leclerc et le capitaine Dronne.
Le mérite essentiel de cet ouvrage d’Evelyn Mesquida est de donner une visibilité à ces hommes, de les extraire de l’oubli dans lequel ils ont sombré.

Agnès Pavlowsky

L’association 24 août 1944

Cette association a pour but de faire connaître et de cultiver la mémoire historique (écrite, enregistrée, iconographique, artistique, etc.) de la Libération de Paris en 1944 en liant cette célébration à la participation des antifascistes espagnols de la 2e DB, en exposant toutes les facettes de cette lutte commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, et continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique, et plus particulièrement dans les maquis en France. Pour beaucoup de femmes et d’hommes, elle se prolongea dans le combat contre le franquisme, jusque dans les années 60.

Nous prévoyons, entre autres, de réaliser des recherches, d’animer des débats, de présenter des expositions, de diffuser et de réaliser des films, de publier des documents et d’organiser des évènements commémoratifs et festifs.


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Royo-Ibanez Luis

« Je sus né dans le cœur historique de Barcelone, en 1920. Mon père était cordonnier ; il confectionnait des chaussures sur mesure pour des noces, des communions et des fêtes… »

Quand j’ai été appelé au régiment – classe du « biberon » – et que je suis parti à la guerre, le fait d’être allé à l’école m’a été utile. Parce que je savais lire et écrire, on m’a tout de suite nommé caporal
« Mobilisé en avril 1937, j’ai commencé la guerre avec l’offensive de Balaguer, qui a été un échec parce qu’on n’avait pas de moyens et qu’il est clair qu’on ne pouvait se battre avec un balai contre un canon. Malheureusement, ça a toujours été comme ça dans le camp républicain. Dans de nombreuses batailles, on a combattu en jetant des pierres et des grenades.
« J’ai participé à toute la bataille de l’Èbre et au remplacement des internationaux [brigades internationales] à Tortosa, quand on les a retirés. J’ai vu beaucoup de morts, beaucoup de blessés graves, quelques-uns sans jambes ou sans bras. C’était très dur de ne pouvoir rien faire pour eux…
« Le front a été enfoncé en décembre [1938], après Noël ; et, de Tortosa, on est partis vers l’Ampurdán. Là, on a commencé la retraite, à pied. On est passés par Berga, Olot, Figueres, et on est arrivés à la frontière de Prats-de-Mollo le dimanche 12 février 1939, vers cinq heures de l’après-midi. On était cinq amis de la même division, avec des mules et un cheval. Il faisait encore jour. L’aviation franquiste bombardait près de Ripoll, à quelque trois kilomètres.
« Avant de franchir la frontière, on nous a tous désarmés. J’avais un « naranjero » [fusil-mitrailleur] ; plutôt que le donner, j’ai préféré le briser et jeter les morceaux dans le fossé. Ensuite, on a passé la frontière avec le général Hernández à notre tête, son état-major et un groupe de musiciens. On était une soixantaine de militaires. On est entrés, en formation, avec les musiciens jouant l’Himno de Riego [hymne de la République espagnole]. J’avais 18 ans. […] »

Gomez Rafael

« Je suis né à Almería. Ma famille était républicaine. Quand la guerre a éclaté, j’avais seize ans et je me trouvais à Badalona. Mon père était carabinier, et j’espérais le devenir aussi. J’étais encore à l’école de carabiniers quand ma classe de conscription – la classe du « biberon » – a été appelée sous les drapeaux, et j’ai dû quitter l’école. J’ai été affecté en tant que carabinier cycliste au ministère des Finances. J’y ai passé neuf mois, jusqu’à la fin de la guerre, jusqu’à ce qu’on sorte pour fuir vers la frontière. »

Lozano Manuel

Mon vrai nom est Manuel Pinto Queiroz Ruiz. Je suis né le 14 avril 1916, à Jerez de la Frontera ; ma famille était de là-bas.

Ma mère est morte quand j’avais cinq ans. Elle est tombée malade – des grosseurs parsemaient son corps – et on n’a rien pu faire pour la soigner parce qu’on n’avait pas d’argent. D’elle, je me rappelle seule- ment que, peu avant de mourir, elle m’a dit : « Fais bien cas de ton père, Manuel, écoute-le toujours. » Mon père était anarchiste ; un
très brave homme, très sérieux et très anticlérical. Il était garçon de café. Il y avait beaucoup d’anarchistes en Andalousie…

« À cette époque, les jeunes se réunissaient pour publier des revues et des journaux, aller à des conférences, faire du théâtre. Beaucoup de ces jeunes faisaient des kilomètres et des kilomètres à pied pour donner des cours et animer des discussions dans des fermes où se réunissaient les ouvriers agricoles, après une dure journée de travail, à la lueur d’une chandelle. Moi, je savais lire et écrire et j’appartenais à un de ces groupes qui allaient donner des cours et commenter des textes d’écrivains libertaires – dont Anselmo Lorenzo [ouvrier typographe, une des plus importantes figures de l’anarchisme espagnol].

« Quand les rebelles de Franco sont arrivés et qu’ils ont occupé Jerez, mon père m’a dit que je devais m’en aller tout de suite ; et il m’a aidé à fuir. Il n’a pas voulu venir avec moi : ils l’ont fusillé peu après… D’après un de mes oncles, il a dit avant de mourir : « Moi, ils vont me fusiller, mais ils ne prendront jamais mon fils. » Et ils ne m’ont pas pris.
« J’étais très jeune. Mais dans ces moments-là, et vivant une telle tragédie, on « grandit » très vite… Je suis arrivé à Grenade par la montagne, déjà en guerre contre ceux qui avaient fait le coup d’État. Je me suis trouvé à Almería, en Murcie, et à Alicante. De là, je suis parti vers l’Afrique du Nord sur un bateau de pêche qui s’appelait La Joven María (La jeune Marie). Il nous a emmenés jusqu’en Algérie…

« Le lendemain, en pleine rue, j’ai été arrêté par la police et, comme beaucoup d’autres Espagnols, enfermé dans un camp réservé aux clandestins, dans un grand hangar sur les quais. Ce hangar était entouré de barbelés et surveillé par la garde mobile et des Sénégalais armés. C’était un vrai camp de concentration. Le directeur du camp avait lui-même prononcé ces mots, en riant, quand je lui avais demandé une serviette de toilette : « Ce n’est pas un hôtel, c’est un camp de concentration.
« De là, on m’a emmené dans deux autres camps, et, ensuite, à Colomb-Béchar, toujours à manier la pelle et la pioche, écrasant des pierres et surveillé par des gardiens, parmi lesquels il y avait des nazis. Un jour, j’ai laissé tomber une brouette chargée de pierres contre un des chefs allemands qui se trouvait un peu plus bas, un type d’une grande cruauté. Il n’a pas survécu. Deux Espagnols seulement ont vu que c’était moi. On était très contents.

« Quand les Alliés ont débarqué en Afrique, ils nous ont tous libérés. Peu après, je me suis engagé dans les corps francs d’Afrique pour lutter contre les Allemands dans la guerre de Tunisie ; une guerre que dirigeait le général allemand Rommel. Ses troupes étaient considérées comme des forces d’élite. On a réussi à les mettre en déroute ; et je me suis toujours demandé comment j’avais pu survivre à cet enfer. Et comment j’ai pu survivre à ce qui est venu après…

« Pendant qu’on était en Algérie, on nous disait de ne pas passer dans la zone arabe ; mais moi, j’y passais tous les jours, je me promenais tranquillement, j’allais dans les cafés, on m’invitait à prendre le thé. Les autres me disaient que j’étais fou de faire ça, mais je leur répondais que c’était eux les fous, parce que ces gens étaient superbes. »


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Hernandez Daniel

« Ma famille venait d’Almería. Je suis né le 6 janvier 1924. Mon père était pêcheur, mais, comme il y avait peu de travail, il était parti comme mécanicien sur un cargo. En 1930, comme les choses conti- nuaient à être difficiles, toute la famille avait émigré à Alger ; on s’était installés dans le quartier de la Marine, où on a vécu dans de grandes difficultés et une grande misère. Un an plus tard, on s’installait à Oran, où travaillait un frère de mon père, également pêcheur.

On était arrivés là-bas sans rien et on essayait de gagner notre vie en pêchant clandestinement. On n’a reçu aucune aide. Ni les Espagnols, ni les Français d’origine espagnole ne voulaient entendre parler de nous…
« Mon père était un de ces pêcheurs andalous qui croyaient en la Vierge du Carmel et qui ne coupaient jamais le pain sans l’avoir d’abord signé d’une croix ; mais, en même temps, il avait des idées républicaines et suivait de près les informations sur la guerre civile. C’était un homme qui savait lire, et comme il y en avait peu qui lisaient, il en réunissait quelques-uns devant la porte de la maison, et, à la lumière d’une bougie ou d’un quinquet, autour d’une cruche de vin et d’un peu de poisson salé, il leur lisait le journal en racontant et commentant ce qui se passait dans le monde.

« À Oran, où le maire était curé et pétainiste – et appuyé par de nombreux fascistes –, débarquaient beaucoup de réfugiés qui venaient d’Almería, Alicante ou Valence, la plupart sur des voiliers ou des barques de pêcheurs. Ils étaient tous considérés comme des « rouges », et on en a emmenés beaucoup vers des camps de concentration situés dans le sud de l’Algérie. Nous, on savait qu’ils étaient maltraités dans ces camps.
« Comme les ports étaient réquisitionnés à cause de la guerre, mon père et moi devions aller pêcher à 20 km d’Oran. C’est justement sur la plage où on allait pêcher qu’on s’est retrouvés face au débarquement américain. »

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