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Auteur/autrice : 24 aout 1944

Le débarquement allié au Maroc

« […] Sous le nom de Durand-Dupont, je suis arrivé à Oran, où on est restés quelques jours, puis à Sidi Bel Abbés, où se trouvait le quartier général de la Légion… « J’étais à Fez quand on a annoncé le débarquement américain. C’était un dimanche, et l’alerte a sonné à quatre heures du matin ; mais personne ne s’est levé parce que les officiers mariés étaient chez eux et qu’il n’y avait pas de commande- ment… On s’est levés à sept heures du matin et on a bu notre café. On s’est ensuite préparés tranquillement, dans l’après-midi, à partir. Ce qu’on a fait vers les sept heures du soir…

« La nuit, on a dormi au milieu du chemin ; et puis les officiers nous ont fait marcher en plein jour, quand l’aviation pouvait bien nous voir !… On aurait dû jeter aux ordures la plupart de ces officiers ! Les Américains se sont régalés à nous mitrailler ; ils ont fait une vraie boucherie parmi notre troupe. Comme on était des combattants de la guerre civile, on savait ce que ça voulait dire quand on les voyait piquer vers nous : on a pu se sauver parce que, alors, on quittait la route…

« Beaucoup d’entre nous, surtout les Espagnols, ont déserté pour rejoindre les Américains, parce qu’on voulait continuer la guerre contre Hitler ; et c’est pour ça qu’il fallait être dans le camp des Américains et pas dans celui des Français qui étaient avec eux [les Allemands]. »

La guerre de Tunisie

« Là-bas, la Légion a perdu presque tous ses hommes. Beaucoup sont morts et d’autres ont été faits prisonniers. Je crois que je suis sorti de cette guerre avec une certaine facilité parce que je n’ai jamais eu peur de mourir. Je me suis toujours dit que mourir n’est rien, que le pire serait d’être gravement blessé. »

« Quand la guerre s’est terminée, beaucoup d’entre nous, les survivants, avons déserté la Légion et rejoint la 2e DB, qui avait été formée par quelques officiers proches de la France libre du général de Gaulle pour combattre en Europe. C’est à ce moment-là que j’ai connu Campos, un Canarien très courageux et un brave homme: c’est lui qui s’occupait le plus de tous les Espagnols. Il allait les chercher partout, pour les convaincre de déserter, et il en ramenait des pleins camions pour les enrôler dans les troupes de la France libre. »

« Nous, les Espagnols, on avait tous un faux nom ; moi, on m’appelait « el Mejicano » (le Mexicain). Dans les troupes américaines, il y avait beaucoup de gens d’Amérique du Sud – du Chili, du Mexique –, et avec Leclerc aussi. J’avais choisi le nom de « José Ortega, el Mejicano » pour le cas où on nous ferait prisonniers : qu’on ne sache pas qu’on était Espagnols, parce qu’on savait ce qui nous attendait d’être Espagnol et d’avoir fait la guerre civile. À cette époque, être Espagnol était difficile… »

« C’est là, en Tunisie, qu’on nous a dit que tous ceux qui combattaient avec les Alliés sur le territoire français devaient être démobilisés ou s’enrôler dans les Forces françaises libres de de Gaulle, ou dans celles du général Giraud. Nous, les Espagnols, on s’est enrôlés dans les forces de de Gaulle. Leclerc a récupéré en Tunisie le 3e bataillon du Corps Franc, commandé par le colonel Putz [ex-combattant des Brigades internationales]. À ce moment-là, je l’ai fait aussi, mais avec le cœur serré, parce que j’aurais préféré rester avec les Américains. Je voulais lutter avec eux et, ensuite, m’en aller en Amérique. Ça n’a pas été possible, et je me suis engagé avec plusieurs compagnons – Granell, Campos, el Gitano, Bamba et Ortiz –, le 29 mai 1943, comme volontaire pour la durée de la guerre. »


Daniel Hernández
« Les nouvelles forces qui arrivaient dans la France libre remplaçaient les sol- dats noirs du régiment de marche du Tchad. Les soldats indigènes ont été mis de côté – par ordre supérieur –, après avoir combattu pendant trois ans avec le général Leclerc. On dit que Leclerc n’était pas content du tout, mais il n’a rien pu faire.
« À cause de problèmes entre lui et Leclerc, Giraud, qui commandait la zone, nous a expulsés… »


Manuel Fernández
« […] Les affrontements avec les Allemands ont été si durs, en Tunisie, la peur si intense, à certains moments, que j’ai eu l’occasion de voir une chose difficilement crédible : lors d’un combat, où il nous avait fallu toute une journée et toute une nuit pour déloger d’une maison de campagne les Allemands qui l’occupaient, en avançant petit à petit, pièce par pièce, j’avais à côté de moi un Italien, brave gars aux cheveux frisés. Un garçon pas mal. Quand il est revenu au combat, après la nuit de repos, personne ne l’a reconnu : il avait les cheveux complètement blancs, totalement blancs !…

« Il y a eu là-bas beaucoup, beaucoup de victimes. Un grand nombre d’Espagnols ont perdu la vie. Moi, j’ai été blessé en janvier. On m’a donné un mois de convalescence ; et, après, je suis retourné au front. La guerre s’est terminée le 5 mai ; et, le 7, le capitaine de la compagnie m’a appelé pour m’informer qu’on m’avait nommé « meilleur légionnaire » et me demander si je voulais, comme récompense, une médaille ou un mois de permission. Naturellement, je lui ai dit que je préférais un mois de permission.
« Plus tard, on m’a donné la Croix de guerre parce que, quand j’ai été blessé, et malgré les blessures, j’avais réussi à passer entre les tanks allemands, traverser le fleuve à la nage avec un seul bras valide, et parcourir, avec beaucoup de difficulté, 30 km jusqu’à rejoindre le régiment français.

« Quand ils m’ont vu arriver couvert de sang et tout sale, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Le lieutenant de la compagnie ignorait même l’existence de la bataille où on m’avait blessé. Il a appelé l’état-major, qui l’a informé. Alors, on m’a emmené sur une moto avec side-car vers un hôpital de campagne ; peu après, le colonel de notre régiment est venu me voir. Je dois dire que le colonel pleurait comme un enfant, au moment où il me racontait que, sur les 800 hommes du bataillon, j’étais le quatre- vingtième qui s’en était sorti sain et sauf. Tous les autres étaient morts là-bas ; et, parmi eux, énormément d’Espagnols. Beaucoup ont été faits prisonniers et beaucoup d’autres sont morts.

« C’est l’unique bataille de ma vie où j’ai vu la lutte au corps à corps, à la baïonnette. Je me souviens surtout d’un Belge qu’une baïonnette avait transpercé – on était tous encerclés par les Allemands – et qui, au moment où on voulait le secourir, avait refusé en nous disant de partir parce que lui était un homme mort… Et c’était vrai… Il avait toutes les tripes à l’air. On ne pouvait rien faire pour lui.
« C’est après la campagne de Tunisie que j’ai entendu parler, pour la première fois, de la colonne Leclerc et des troupes de la France libre qui arrivaient de Libye. J’ai vite déserté pour m’en aller avec elles. »

Formation de la 2e DB

« À ce moment-là, on était cantonnés au Sénégal. Après l’échec de De Gaulle à Dakar, on a organisé la fuite et on est partis avec tout notre équipement, y compris les armes, à la recherche des troupes franco-britanniques qui luttaient contre l’Axe dans les colonies françaises d’ Afrique équatoriale.
« Après notre fuite, on a été pourchassés en tant que déserteurs et il a fallu se cacher, marchant la nuit et dormant le jour. On a mis presque un mois à couvrir, à pied, les 4 000 kilomètres qui nous séparaient des unités gaullistes se trouvant à Brazzaville. Là-bas, on s’est enrôlés dans une unité de la Légion étrangère ralliée à de Gaulle. Avec ces troupes, on a combattu au Soudan, en Syrie, au Liban et, surtout, à la bataille de Bir Hakeim, en Libye, où la 3e brigade mixte de la Légion étrangère, dans laquelle se trouvaient beaucoup d’Espagnols, s’est illustrée en protégeant la retraite de la VIIIe armée britannique. »

« Les troupes de la France libre, où on était, ont pu arriver jusqu’au Maroc et en Algérie peu après le débarquement allié en Afrique du Nord, après avoir parcouru 4 000 kilomètres de désert en luttant contre les troupes italiennes et les difficultés du terrain.»

Débarquement et combat en Normandie

« Quand l’heure de quitter l’Angleterre est arrivée, on a embarqué à Plymouth. Le matériel embarqué était quelque chose d’incroyable. Ensuite, on est restés quelque temps en haute mer, en attendant l’ordre du débarquement. L’infanterie était la première à débarquer pour prendre possession du terrain.

« Moi, j’ai débarqué pas loin de Sainte-Mère-l’Église. Quand j’ai posé le pied sur la terre française, je me suis dit qu’on était revenu au même endroit – la France –, mais maintenant de façon différente : avec tous ces blindés, les tanks, toute la force mécanique, tout le matériel, on savait que les Allemands allaient passer un très mauvais moment. On était joyeux de débarquer ; on allait à la guerre contre les nazis comme à une fête. On y allait en chantant, tout en sachant que ce serait dur et que ça allait coûter beaucoup de vies.

« La plupart des villages de la côte étaient détruits. Tout était détruit, même les cimetières. Les bombardements détruisent tout, c’est normal ; les guerres ne respectent ni les cimetières, ni les personnes. C’était une guerre à mort contre les Allemands. Il fallait gagner.

« Un jour, on a subi, nous-mêmes, un bombardement par les avions alliés ; ils nous avaient confondus avec les Allemands. C’est Granell qui nous a sauvés, parce que, malgré les bombardements, il était sorti en courant pour installer au milieu de la route un grand panneau indiquant qu’on était les troupes de Leclerc. Ils l’ont vu tout de suite, et c’est ça qui nous a sauvés. Je crois qu’on est nombreux à lui devoir la vie.
« Nous, on n’avait besoin d’être commandés par personne. Dronne était notre capitaine, mais, en réalité, il commandait peu ; on se suffisait à nous-mêmes. On faisait des réunions entre nous sur la façon dont il fallait attaquer. Ensuite, on sortait par groupes de deux ou trois, avec des mitraillettes et des grenades, on attaquait les positions allemandes et on revenait avec les prisonniers. C’était très dangereux, mais ça réussissait presque toujours. »

Entrée dans Paris, le 24 août 1944

 

« La vie d’un homme n’a pas de prix. »
« Quand on est arrivés dans les alentours de Paris, Dronne, sur ordre de Leclerc, a pris les deuxième et troisième sections, avec une centaine d’Espagnols, et s’est dirigé vers la capitale. J’étais dans la première section. On s’est arrêtés à la Croix- de-Berny, empêchant que les Allemands se replient sur Paris.

« Quand les tirs cessaient, les gens s’approchaient pour nous embrasser. À Antony, proche de Paris, malgré le danger, on m’a sorti de la voiture et jeté par terre pour m’embrasser ! C’était une folie.

« Je suis entré dans Paris le jour suivant, très tôt, avec le général Leclerc. Avec ma section, je suis allé jusqu’à la place des Invalides et, ensuite, après quelques affrontements, à l’École militaire, où on s’est installés, quand les Allemands sont sortis avec un drapeau blanc.

« Le jour suivant, c’était le défilé de la victoire sur les Champs-Élysées. De Gaulle est passé en nous saluant et on lui a servi de garde d’honneur, deux half-tracks à gauche et deux à droite.

« On s’est ensuite reposés dans le bois de Boulogne, où beaucoup de gens venaient nous voir ; surtout de très jolies filles. On avait chacun une tente de campagne individuelle pour dormir ; mais, ces jours-là, personne n’a dormi seul…

« Le pire souvenir de Paris, dans ces moments-là, a été de voir des femmes qu’on poussait dans la rue, qui avaient été rasées et qu’on bousculait, en leur arrachant les vêtements, laissant leur poitrine à l’air. Il y avait des femmes jeunes, mais aussi des plus âgées, de quarante ou cinquante ans. C’était triste à voir. On s’est souvent bagarrés à cause de ça. Qu’on les rase, passe encore ; mais qu’on les maltraite, qu’on les déshabille, qu’on leur fasse boire de l’huile de ricin et qu’on leur accroche autour du cou des écriteaux : non. On a crié beaucoup et il a fallu faire preuve de fermeté. Ces choses ne nous plaisaient pas. Ça nous paraissait une lâcheté.

« On est arrivés sans grands problèmes jusqu’aux environs de Paris. Pendant qu’on affrontait les Allemands, dans les alentours, Leclerc est arrivé en cherchant à joindre Dronne. Je suis allé le chercher et, une fois arrivé, le général lui a dit qu’il devait filer avec la compagnie vers Paris ; il fallait arriver cette même nuit. Je n’avais jamais été à Paris.

« On a atteint rapidement l’Hôtel de Ville et on s’est installés autour, face aux quais de la Seine et à tous les endroits stratégiques. Tout de suite, les maquisards de la Résistance sont arrivés ; ils montaient avec nous, dans nos voitures, et nous dirigeaient là où se trouvaient les Allemands.

« Le jour suivant, tôt, on a nettoyé toute la zone, libéré la rue des Archives, où se trouvaient encore des forces allemandes, et on s’est dirigés ensuite vers la place de la République où se trouvait une caserne encore occupée par une grande quantité d’Allemands. Après des affrontements durs, on est repartis avec plus de trois cents prisonniers.

« Là, on a dû être très fermes, parce que beaucoup de civils qui les insultaient voulaient aussi leur prendre leurs bottes et leurs vêtements. On ne les a pas laissé faire : ça ne nous plaisait pas, ça n’était pas digne. Après toute la misère qu’on avait subie pour arriver jusque-là, et une fois que tous ces gens étaient libres, ils n’avaient pas à prendre les bottes des prisonniers. Nous, sur le front, oui : on leur enlevait montres, bagues, stylos à plume et des choses comme ça, avant de les refiler aux Américains, qui étaient très contents et nous donnaient beaucoup de choses en échange, parce qu’ils pouvaient dire qu’ils avaient eux-mêmes fait des prisonniers…

« Le lendemain, pendant le défilé de la victoire sur les Champs-Élysées, la Nueve escortait le général de Gaulle. On nous avait mis là parce que je crois qu’ils avaient plus confiance en nous, comme troupe de choc, qu’en d’autres… Il fallait voir comme les gens criaient et applaudissaient ! Au début du défilé, on a vu une grande banderole républicaine espagnole, longue de vingt ou trente mètres, portée par un important groupe d’Espagnols qui n’arrêtaient pas de nous acclamer. Peu après, quelqu’un leur a fait retirer cette banderole.

« Après, pour nous reposer, on nous a envoyés au bois de Boulogne, aux alentours de Paris. On y est restés environ trois semaines ; chaque jour, une foule de gens venaient nous rendre visite et nous saluer… »

Ces républicains espagnols qui ont libéré Paris

Des Espagnols, premiers soldats de la « France libre » à entrer dans Paris, le 24 août 1944 et qui, le 26 août, lors du défilé de la victoire sur les Champs-Élysées, escortaient le général de Gaulle, on ne parle guère. Et pourtant, ces jours-là, ils étaient reconnus et acclamés comme des héros ayant pleinement contribué à la libération de la capitale.

Evelyn Mesquida, dans son ouvrage La Nueve. Los españoles qui liberaron París [[Evelyn Mesquida, « La Nueve » (Los españoles qui liberaron París, Ediciones B, Barcelone, septembre 2008.]], publié en espagnol en 2008 et enfin traduit en français (La Nueve, 24 août 1944. Ces républicains espagnols qui ont libéré Paris [[Éditions le cherche midi, Paris, août 2011]], réhabilite la mémoire de ces hommes dont il fallait occulter l’engagement afin que les Fran-çais puissent apparaître comme les grands libérateurs, juste secondés par les alliés. Les propos du général de Gaulle, le 26 août, sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris sont éloquents : « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple, avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle. »

De Gaulle veut rassembler les Français autour de sa personne, éviter une guerre civile, effacer la honte de la collaboration. Pragmatique et cynique, il tait la contribution des étrangers – dont les Espagnols – dans la résistance ou dans les armées. Il évoque peu celle des Anglais et des Américains, dont il craignait qu’ils ne cherchent à réduire l’indépendance de la France à leur avantage.

Les rapports de force politiques ont aussi précipité les Espagnols dans l’oubli. Les pensées dominantes du gaullisme et du communisme français rivalisaient. Gaullistes et communistes se prévalaient d’être les libérateurs, et tous flattaient l’ego collectif en évoquant un peuple français uni dans sa lutte contre l’occupant et qui s’était délivré lui-même.

Pas de doute : si l’implication des Espagnols dans la libération de la France est passée sous silence [[Même si nombre d’entre eux ont été médaillés]], c’est bien d’abord du fait de l’étroitesse d’esprit intrinsèque du patriotisme. Il contraste tant avec la motivation de ces Ibères à se battre, où qu’ils se trouvent, contre le nazisme, au nom de la liberté. Les propos de Luis Royo, l’un des survivants de la Nueve que l’auteur a rencontré, illustrent bien cela : « Je faisais la guerre et je savais que je pouvais être blessé ou que je pouvais mourir. La vérité est que je n’ai jamais pensé que je luttais pour libérer la France, mais que je luttais pour la liberté. Pour nous, cette lutte signifiait la continuation de la guerre civile [[pp. 243-244]]. »

Ces Espagnols avaient combattu le franquisme qui était appuyé par le régime fasciste portugais de Salazar et secondé des forces fascistes italiennes et nazies allemandes. Ils étaient bien conscients que, la guerre civile espagnole avait été un champ d’expérimentation des armes du régime nazie et que la victoire du franquisme était le prélude à l’expansion de ce type d’idéologie totalitaire.

La France les avait « accueillis », à partir de la fin janvier 1939, au moment de la Retirada (la retraite), l’exode massif des réfugiés espagnols, dans des conditions indignes, en particulier pour les combattants entassés dans des camps, officiellement nommés « camps de concentration ». Cette attitude méprisante se prolonge jusqu’à maintenant. La France passe sous silence le rôle non négligeable joué par ces hommes pour mettre fin à l’occupation allemande et jeter à bas le nazisme. Pourtant, leur participation a été conséquente, tant par le nombre d’Espagnols qui ont rejoint les différentes forces combattantes [[Le chiffre de 60 000 maquisards dans le Sud-Ouest est avancé. Au terme de ses recherches, Evelyn Mesquida es-time que les républicains espagnols qui ont combattu le nazisme en France seraient plus de 10 000.]] que par la qualité et la solidité de leur engagement, qui les amenait, bien souvent, à se mettre en première ligne, forts de leur expérience du combat et animés par leur idéal de liberté et leur haine de la dictature.

Cette occultation est aggravée par le sentiment de trahison : la France ne s’engagera pas contre Franco. En outre, la guerre froide entraîne une banalisation des relations avec le régime franquiste ; et, par conséquent, l’oubli s’approfondit.

C’est soixante ans plus tard que la ville de Paris reconnaîtra que les premiers libérateurs à entrer dans Paris, le 24 août 1944, sont les soldats de la 9e compagnie (appelée « la Nueve ») du 3e bataillon de marche du Tchad, commandée par le capitaine Raymond Dronne et appartenant à la deuxième division blindée (2e DB) du général Leclerc.
Son nom l’indique : cette compagnie était à majorité espagnole. Ainsi, enfin, Paris rend hommage à ces républicains espagnols, lancés à corps perdu dans la lutte. Elle se sou-vient que les premiers half-tracks (voitures blindées) à pénétrer dans son enceinte, avant de poursuivre le combat en Alsace et d’aller jusqu’au nid d’aigle d’Hitler, s’appelaient : Madrid, Guernica, Teruel, Guadalajara, Don Quichotte…
Toutefois, une telle reconnaissance tardive et symbolique est bien insuffisante, d’autant que les pages des manuels sont bien discrètes sur le rôle de ces républicains espagnols dans la Seconde Guerre mondiale.

Parmi eux, nombreux étaient anarchistes [[En Afrique du Nord, les cénétistes étaient nombreux dans le corps franc d’Afrique.]] ; rien d’étonnant puisqu’ils étaient très nombreux à combattre le régime de Franco. Comme les autres Espagnols antifranquistes exilés en France ou dans les colonies d’Afrique du Nord, beaucoup se sont d’abord interrogé sur l’éventualité de prendre les armes contre l’occupant allemand et, donc, de défendre ceux qui non seulement ne les avaient pas soutenus dans leur lutte pour sauvegarder la jeune république espagnole, mais, qui plus est, les avaient laissé croupir dans les camps, contraints d’effectuer de pénibles travaux en échange de l’obtention du droit d’asile.

Comme tous les républicains vaincus, ils concevaient ce combat comme la continuité de celui entamé en Espagne et espéraient – comme on leur avait promis – qu’il se poursuivrait, avec l’aide des alliés, contre la dictature de Franco.

Comme en Espagne, durant la guerre civile, ces anarchistes voulaient agir. Ils refusaient d’être des spectateurs, sachant combien le nazisme – partenaire du franquisme – est l’ennemi de la liberté, valeur fondamentale pour tout libertaire.
C’est pourquoi beaucoup d’anarchistes ont rejoint les maquis ou ont endossé l’uniforme. Antimilitaristes, ils considéraient que l’enjeu valait ce compromis avec leurs principes.

Dans l’ouvrage d’Evelyn Mesquida, les anarchistes sont très présents puisqu’ils étaient majoritaires parmi les espagnols formant la Nueve (144 dans cette compagnie de 166 hommes). Sur les 144, seuls 16 d’entre eux ont survécu à la traversée de la France, puis à celle de l’Allemagne.

Ce livre fait suite à des articles et des ouvrages collectifs[[La mémoire entre silence et oubli, presses de l’université de Laval, Québec, 2006. Sorties de la guerre, presses universitaires de Rennes, 2008.]] dans lesquels Evelyn Mesquida, journaliste (elle a été correspondante à Paris pour la revue Tiempo), écrivaine, chercheuse, après avoir fouillé dans d’innombrables archives et documents, recueilli des témoignages, porte à la connaissance des lecteurs le vécu de ces républicains espagnols, saluant ainsi leur combativité ancrée dans la fidélité à leur idéal.

La parution de ce livre en français est importante car, à travers l’exemple de la Nueve, des Français pourront découvrir, ou mieux comprendre, la contribution des Espagnols à la Libération. Des historiens pourraient s’en inspirer…

Cet ouvrage est divisé en trois grandes parties : un récit historique, des entretiens témoignages, une série de portraits des divers acteurs de cette histoire.
Le récit historique, détaillé, après dix ans de recherches, est émaillé des propos des protagonistes. L’auteur relate les périples de ces Espagnols en individualisant leur trajectoire.

Avec neuf témoignages des soldats de la Nueve qui suivent l’historique, des précisions sont encore apportées, et nous approchons mieux les parcours et la manière dont ils ont pu être vécus. Ainsi, l’ouvrage nous éclaire-t-il sur les itinéraires qui ont conduit tant d’Espagnols à faire partie de la 2e division blindée de Leclerc en 1943. Beaucoup venaient des camps de concentration français[[À l’armistice, pour mieux les contrôler, le régime de Pétain en transfère au Sahara. ]]. Certains sortaient de leur cachette. D’autres encore venaient des corps francs. Dispersés dans les armées régulières de Pétain, beaucoup ont déserté pour rejoindre les rangs du général Leclerc, qui représentait le France libre. De même, nombre d’entre eux, pour la même raison, ont déserté la Légion dans laquelle ils s’étaient enrôlés pour ne pas périr dans les camps ou sous la menace d’être renvoyés en Espagne, où la « justice » franquiste les attendait.

À l’époque, les Espagnols partageaient cette vision de de Gaulle qu’exprime Manuel Fernandez, un des survivants de la Nueve avec qui s’est entretenue l’auteure : « À cette époque, ce n’est pas le colonel Leclerc qui m’a incité à m’engager, parce que, en réalité, je le connaissais à peine ; c’est surtout la figure du général de Gaulle. Je rêvais de partir avec lui depuis le début, depuis qu’il avait lancé l’appel de Londres. Pour moi, de Gaulle était l’homme qui n’avait pas cédé aux Allemands et celui qui représentait la liberté. Comme Le-clerc était avec lui et qu’il représentait la France libre, on est partis avec celui-là[[p. 266.]]. »

Au sein de la Nueve, ces hommes ont combattu en Afrique du nord. En France, ils ont débarqué d’abord en Normandie, où ils ont combattu, puis participé à la libération de Paris, où ils ont soutenu l’insurrection, avant de poursuivre la lutte en Alsace. Enfin, ils ont livré com-bat en Allemagne, jusqu’à l’armistice.

Alors qu’ils arboraient toujours le drapeau républicain espagnol, le 27 août 1944, de Gaulle ordonna de le retirer, dans le but de redorer le blason des Français, marquant ainsi le début de la disparition historique des libérateurs étrangers.

Un des intérêts de cet écrit est de bien situer l’engagement de ces combattants au sein de La Nueve, en tissant le fil de leur histoire, et, par conséquent, de le replacer à partir de 1936, voire avant. Ainsi, nous parcourons leur épopée, de la guerre civile jusqu’à l’arrivée, pour les survivants, au « nid d’aigle » d’Hitler.

L’auteure nous relate leurs conditions de vie terribles dans les camps de concentration où ils croupissaient. Elle met en avant les traitements particuliers auxquels étaient soumis ceux considérés comme potentiellement dangereux, dont nombre de personnalités anarchistes. La mise en lumière de la réalité, particulièrement rude, des camps en Afrique du Nord retient l’attention du lecteur, car elle est peu retracée dans les différents ouvrages sur l’exil des républicains. Dans tous ces lieux, en plus de l’insalubrité, régnaient la brutalité, la perversité et l’humiliation. C’est pourtant là que se trouvait le vivier des futurs combattants espagnols qui ont renforcé les maquis ou les différentes forces alliées.

Au regard des rares ouvrages qui retracent ces pages noires de l’histoire de France, ce-lui d’Evelyn Mesquida est nécessaire. Il est aussi salutaire, car il rappelle, à travers le récit même de l’implication de ces hommes, que le pays qui les a si mal traités leur est, en plus, redevable. Comme le montre bien l’auteure, leur contribution a été d’autant plus remarquable qu’ils avaient l’expérience du combat. En outre, leur conscience politique les rendait courageux et déterminés – bien que rebelles, pour beaucoup d’entre eux, à la discipline militaire –, comme en ont témoigné le général Leclerc et le capitaine Dronne.
Le mérite essentiel de cet ouvrage d’Evelyn Mesquida est de donner une visibilité à ces hommes, de les extraire de l’oubli dans lequel ils ont sombré.

Agnès Pavlowsky

L’association 24 août 1944

Cette association a pour but de faire connaître et de cultiver la mémoire historique (écrite, enregistrée, iconographique, artistique, etc.) de la Libération de Paris en 1944 en liant cette célébration à la participation des antifascistes espagnols de la 2e DB, en exposant toutes les facettes de cette lutte commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, et continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique, et plus particulièrement dans les maquis en France. Pour beaucoup de femmes et d’hommes, elle se prolongea dans le combat contre le franquisme, jusque dans les années 60.

Nous prévoyons, entre autres, de réaliser des recherches, d’animer des débats, de présenter des expositions, de diffuser et de réaliser des films, de publier des documents et d’organiser des évènements commémoratifs et festifs.


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Royo-Ibanez Luis

Quand j’ai été appelé au régiment – classe du « biberon » – et que je suis parti à la guerre, le fait d’être allé à l’école m’a été utile. Parce que je savais lire et écrire, on m’a tout de suite nommé caporal
« Mobilisé en avril 1937, j’ai commencé la guerre avec l’offensive de Balaguer, qui a été un échec parce qu’on n’avait pas de moyens et qu’il est clair qu’on ne pouvait se battre avec un balai contre un canon. Malheureusement, ça a toujours été comme ça dans le camp républicain. Dans de nombreuses batailles, on a combattu en jetant des pierres et des grenades.
« J’ai participé à toute la bataille de l’Èbre et au remplacement des internationaux [brigades internationales] à Tortosa, quand on les a retirés. J’ai vu beaucoup de morts, beaucoup de blessés graves, quelques-uns sans jambes ou sans bras. C’était très dur de ne pouvoir rien faire pour eux…
« Le front a été enfoncé en décembre [1938], après Noël ; et, de Tortosa, on est partis vers l’Ampurdán. Là, on a commencé la retraite, à pied. On est passés par Berga, Olot, Figueres, et on est arrivés à la frontière de Prats-de-Mollo le dimanche 12 février 1939, vers cinq heures de l’après-midi. On était cinq amis de la même division, avec des mules et un cheval. Il faisait encore jour. L’aviation franquiste bombardait près de Ripoll, à quelque trois kilomètres.
« Avant de franchir la frontière, on nous a tous désarmés. J’avais un « naranjero » [fusil-mitrailleur] ; plutôt que le donner, j’ai préféré le briser et jeter les morceaux dans le fossé. Ensuite, on a passé la frontière avec le général Hernández à notre tête, son état-major et un groupe de musiciens. On était une soixantaine de militaires. On est entrés, en formation, avec les musiciens jouant l’Himno de Riego [hymne de la République espagnole]. J’avais 18 ans. […] »

Gomez Rafael

« Je suis né à Almería. Ma famille était républicaine. Quand la guerre a éclaté, j’avais seize ans et je me trouvais à Badalona. Mon père était carabinier, et j’espérais le devenir aussi. J’étais encore à l’école de carabiniers quand ma classe de conscription – la classe du « biberon » – a été appelée sous les drapeaux, et j’ai dû quitter l’école. J’ai été affecté en tant que carabinier cycliste au ministère des Finances. J’y ai passé neuf mois, jusqu’à la fin de la guerre, jusqu’à ce qu’on sorte pour fuir vers la frontière. »

Lozano Manuel

Ma mère est morte quand j’avais cinq ans. Elle est tombée malade – des grosseurs parsemaient son corps – et on n’a rien pu faire pour la soigner parce qu’on n’avait pas d’argent. D’elle, je me rappelle seule- ment que, peu avant de mourir, elle m’a dit : « Fais bien cas de ton père, Manuel, écoute-le toujours. » Mon père était anarchiste ; un
très brave homme, très sérieux et très anticlérical. Il était garçon de café. Il y avait beaucoup d’anarchistes en Andalousie…

« À cette époque, les jeunes se réunissaient pour publier des revues et des journaux, aller à des conférences, faire du théâtre. Beaucoup de ces jeunes faisaient des kilomètres et des kilomètres à pied pour donner des cours et animer des discussions dans des fermes où se réunissaient les ouvriers agricoles, après une dure journée de travail, à la lueur d’une chandelle. Moi, je savais lire et écrire et j’appartenais à un de ces groupes qui allaient donner des cours et commenter des textes d’écrivains libertaires – dont Anselmo Lorenzo [ouvrier typographe, une des plus importantes figures de l’anarchisme espagnol].

« Quand les rebelles de Franco sont arrivés et qu’ils ont occupé Jerez, mon père m’a dit que je devais m’en aller tout de suite ; et il m’a aidé à fuir. Il n’a pas voulu venir avec moi : ils l’ont fusillé peu après… D’après un de mes oncles, il a dit avant de mourir : « Moi, ils vont me fusiller, mais ils ne prendront jamais mon fils. » Et ils ne m’ont pas pris.
« J’étais très jeune. Mais dans ces moments-là, et vivant une telle tragédie, on « grandit » très vite… Je suis arrivé à Grenade par la montagne, déjà en guerre contre ceux qui avaient fait le coup d’État. Je me suis trouvé à Almería, en Murcie, et à Alicante. De là, je suis parti vers l’Afrique du Nord sur un bateau de pêche qui s’appelait La Joven María (La jeune Marie). Il nous a emmenés jusqu’en Algérie…

« Le lendemain, en pleine rue, j’ai été arrêté par la police et, comme beaucoup d’autres Espagnols, enfermé dans un camp réservé aux clandestins, dans un grand hangar sur les quais. Ce hangar était entouré de barbelés et surveillé par la garde mobile et des Sénégalais armés. C’était un vrai camp de concentration. Le directeur du camp avait lui-même prononcé ces mots, en riant, quand je lui avais demandé une serviette de toilette : « Ce n’est pas un hôtel, c’est un camp de concentration.
« De là, on m’a emmené dans deux autres camps, et, ensuite, à Colomb-Béchar, toujours à manier la pelle et la pioche, écrasant des pierres et surveillé par des gardiens, parmi lesquels il y avait des nazis. Un jour, j’ai laissé tomber une brouette chargée de pierres contre un des chefs allemands qui se trouvait un peu plus bas, un type d’une grande cruauté. Il n’a pas survécu. Deux Espagnols seulement ont vu que c’était moi. On était très contents.

« Quand les Alliés ont débarqué en Afrique, ils nous ont tous libérés. Peu après, je me suis engagé dans les corps francs d’Afrique pour lutter contre les Allemands dans la guerre de Tunisie ; une guerre que dirigeait le général allemand Rommel. Ses troupes étaient considérées comme des forces d’élite. On a réussi à les mettre en déroute ; et je me suis toujours demandé comment j’avais pu survivre à cet enfer. Et comment j’ai pu survivre à ce qui est venu après…

« Pendant qu’on était en Algérie, on nous disait de ne pas passer dans la zone arabe ; mais moi, j’y passais tous les jours, je me promenais tranquillement, j’allais dans les cafés, on m’invitait à prendre le thé. Les autres me disaient que j’étais fou de faire ça, mais je leur répondais que c’était eux les fous, parce que ces gens étaient superbes. »


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Hernandez Daniel

«  Mon père était pêcheur, mais, comme il y avait peu de travail, il était parti comme mécanicien sur un cargo. En 1930, comme les choses conti- nuaient à être difficiles, toute la famille avait émigré à Alger ; on s’était installés dans le quartier de la Marine, où on a vécu dans de grandes difficultés et une grande misère. Un an plus tard, on s’installait à Oran, où travaillait un frère de mon père, également pêcheur.

On était arrivés là-bas sans rien et on essayait de gagner notre vie en pêchant clandestinement. On n’a reçu aucune aide. Ni les Espagnols, ni les Français d’origine espagnole ne voulaient entendre parler de nous…
« Mon père était un de ces pêcheurs andalous qui croyaient en la Vierge du Carmel et qui ne coupaient jamais le pain sans l’avoir d’abord signé d’une croix ; mais, en même temps, il avait des idées républicaines et suivait de près les informations sur la guerre civile. C’était un homme qui savait lire, et comme il y en avait peu qui lisaient, il en réunissait quelques-uns devant la porte de la maison, et, à la lumière d’une bougie ou d’un quinquet, autour d’une cruche de vin et d’un peu de poisson salé, il leur lisait le journal en racontant et commentant ce qui se passait dans le monde.

« À Oran, où le maire était curé et pétainiste – et appuyé par de nombreux fascistes –, débarquaient beaucoup de réfugiés qui venaient d’Almería, Alicante ou Valence, la plupart sur des voiliers ou des barques de pêcheurs. Ils étaient tous considérés comme des « rouges », et on en a emmenés beaucoup vers des camps de concentration situés dans le sud de l’Algérie. Nous, on savait qu’ils étaient maltraités dans ces camps.
« Comme les ports étaient réquisitionnés à cause de la guerre, mon père et moi devions aller pêcher à 20 km d’Oran. C’est justement sur la plage où on allait pêcher qu’on s’est retrouvés face au débarquement américain. »

Arrue German

« Mon père était républicain et appartenait à la Confédération nationale du travail (CNT). Moi, j’étais aux Jeunesses libertaires (JJLL).
« Quand la République est arrivée, j’avais quatorze ans. […]
« Quand la guerre a éclaté, j’étais à Teruel. On était là-bas un groupe de Benaguacil, partis pour y travailler, récolter le blé. […] J’ai marché une cinquantaine de kilomètres, jusqu’à ce qu’une voiture me prenne et m’emmène à Benaguacil. Quand je suis arrivé au village, tout le monde me croyait mort. […]
« J’ai fait la guerre à Teruel, à Lérida et dans la région de l’Èbre, engagé dans l’artillerie lourde ; j’étais au 5e léger d’artillerie. Je m’occupais d’une équipe de camions de transport de munitions. […]
« La guerre civile a été une guerre dans laquelle nous avons lutté sans armes et qui a duré vingt-sept mois. En France, par contre, face au même ennemi allemand, l’armée française a été vaincue en très peu de jours. Et on disait pourtant que l’armée française était la meilleure d’Europe.
« J’ai passé la frontière le 2 février 1939. L’aviation allemande et l’aviation franquiste nous ont bombardés sur le chemin, jusqu’au dernier moment. En peu de jours, on est arrivés en France ; plus d’un demi-million de personnes. En grande partie, on nous a laissés sur les plages comme des animaux, sans aucune protection contre le froid ou la pluie ; comme des animaux… […]
« De nombreux blessés sont morts faute de soins médicaux. Ils étaient enterrés dans un cimetière aménagé dans un des camps. Un cimetière qu’on a labouré, quelques années après, sans tenir compte de rien. Aujourd’hui, il ne reste aucun souvenir de ces morts pour la République. Et ils étaient des milliers. […]

« Quelques mois plus tard, la déclaration de guerre est arrivée en France ; et, tout de suite, ils sont venus dans les camps pour former des compagnies de travail avec les Espagnols. Moi, on m’a emmené dans une carrière : une poudrière.
« Quand les Allemands ont envahi la France, je me trouvais dans la zone libre ; mais je savais que si les choses empiraient, on viendrait nous prendre tous. Pour l’éviter, et pour voir si, au moins, on pouvait manger, beaucoup d’entre nous sont allés à la Légion. On nous a emmenés en Afrique du Nord. En Afrique aussi, il y avait beaucoup d’Espagnols. »