Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 
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Se murió Felisa, la maman de notre amie madrilène Elsa Osaba, est partie en ce mois de mars 2018. Elle nous laisse son histoire, et surtout la force de son idéal en gésine d’une société plus juste et plus solidaire. Pour tout cela, elle ne cessera jamais d’être tout près de nous. Merci Felisa

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Ma mère, par Elsa Osaba

 Je n´ai pas pu éviter de parler de toute la famille. La vie de ma mère, c´était bien la vie à tous. Impossible de les séparer.

Felisa Baïlo Mata, née à Leciñena (Saragosse) le 20 novembre 1919.
Elle est la deuxième et unique fille dans une famille de quatre frères. Son père agriculteur possède quelques terres et un tracteur, ce qui est très important pour l’époque. Sa mère Justa est la douzième fille d’un agriculteur. Le père de Felisa meurt à 35 ans, il laisse sa famille ruinée à cause des traitements très chers de sa maladie et des intérêts réclamés par les usuriers. La famille aida la jeune veuve et ses enfants.

Lorsque que le fils aîné accomplit son service militaire, le coup d’état militaire éclate sous le commandement du général Cabanellas, Francisco déserte et rejoint la colonne Durruti. Il sera un «  Fils de la Nuit  ».

Quand les militaires séditieux attaquent Leciñena, Felisa, sa mère et José son petit frère de 10 ans s’enfuient. Couverts seulement d’une chemise de nuit, pieds nus, ils errent trois jours dans la Sierra d’Alcubierre. Sa cousine enceinte presque à terme ne veut pas les accompagner, pensant que les nationaux respecteront son état de femme enceinte. Ils la violent puis la trainent par les cheveux dans le village où ils la jettent encore vivante dans un puits. Aujourd’hui encore, ce puits n’a toujours pas dévoilé le nombre de disparus qu’il a avalé.

Pascual, 14 ans, est roué de coups de pieds, envoyé comme une balle d’un caniveau à l’autre de Leciñena jusqu’à Perdiguera, six kilomètres. En piteux état, il retourne au village, retrouve ses grands-parents cachés dans une grotte. Ils avaient été jetés dehors de leur maison. Ils se partagent un oignon (maudits sont les oignons dans la mémoire du peuple espagnol, car ils sont le symbole de la faim  !). Quelques jours plus tard, les grands-parents sont découverts, ils meurent tous les deux. Personne ne sait comment. Et Pascual s’enrôle -trichant sur son âge- dans l’aviation républicaine.

Justa, Felisa et José, parvenus à Fraga sont transportés à Barcelone dans un camion de miliciens. Un des souvenirs les plus émouvants de ma mère, qui a 16 ans à cette période, est l’enterrement historique de Durruti .

À Tárrega, une famille catalane les accueille, les habille et leur cherche un travail dans une usine de textile. Ils conserveront toujours affection et respect pour la solidarité de la Catalogne  ; valeurs dont j’ai héritées. Lorsque Barcelone à son tour tombe, la Ville Martyre où il y eut le plus de victimes à cause des bombardements fascistes . Et c’est une autre fuite vers le nord  : la France, le pays de la Liberté, Égalité, Fraternité. Ce sont alors les 200 km de ce qu’on appelle maintenant La Retirada.
Chemins semés -selon les historiens- de quinze mille victimes. Ma mère, les pieds écorchés, passe la frontière. Sa mère et elle sont transférées au camp d’Argelès Sur Mer.
José qui n’a que 13 ans, est considéré comme un adulte et envoyé à Saint Cyprien. L´idée d´obtenir la Liberté s´envole . Plus tard, il est recueilli par un couple sans enfant en échange de travail dans leur grange. À ce moment, il sert aussi d’agent de liaison pour la Résistance.
Ma grand-mère et ma mère sont restées quinze mois à Argelès, à savoir deux hivers. Puis, elles acceptent d’aller travailler dans les CTE, à l’extérieur. Elles se retrouvent dans les Alpes, au-dessus de Beaufort. Elles n’ont jamais vu tant de vaches à la fois. Mais ma Grand-mère, malade, n’a plus de force. Alors le travail se multiplie par deux pour ma mère. Elle se lève à 2 heures du matin. Ses mains sont crevassées à force de traire, mais c’est ça ou la Gestapo, dans on ne sait quel lieu… 
Ma grand-mère meurt à l’hôpital d’Alberville, abandonnée sur un lit, sans aucun traitement. C’est une «  indésirable rouge espagnole  » … La chance veut qu’à ses côtés un exilé espagnol l’assiste. Il est blessé, avec des fractures multiples, il a fui pour échapper aux soldats nazis. Puis il deviendra mon père. Ma mère est avertie du décès de grand-mère, plusieurs jours plus tard.

Ma mère aide des compagnons exilés pour les formalités administratives, pour écrire à leur famille… Elle a des problèmes avec la Gestapo pour ces activités…  Elle apprend la menace qui pèse sur Beaufort de la réduire en cendres… Et elle s’aperçoit qu’elle est enceinte au moment où mon père est transféré dans une autre zone. C’est une grossesse non désirée, traumatique… Enfin à l’automne 1944, ils obtiennent le droit de se réunir dans une colonie d’Espagnols à Izeaux (Isère). C’est là que je suis née. Deux mois plus tard, l’Europe est libérée du Nazisme. Pardon, sauf l’Espagne où le franquisme se renforce.
C’est là que ma mère commence à retrouver ses frères : José, avec ses épopées de résistant, son angoisse, sa détresse… Pascal qui lutte avec la Légion Étrangère française en Afrique du Nord contre Rommel, avec le général Montgomery en Sicile et à Monte Cassino, débarqué près de Toulon pour terminer la guerre par la Bataille des Ardennes où il souffre de congélation (d’autres en meurent) il est amputé de la moitié de ses pieds. Il est décoré et nommé Porte-Drapeau du département de l’Isère… Francisco est atteint de deux maladies en juillet 1945. Il ne tient plus debout. Sa déportation à Mauthausen durant quatre ans et un mois passe la facture   ! La famille et les voisins ne se plaignent jamais des cris de ses terreurs nocturnes , de son insatiable soif, de son angoisse, de ses extravagances traumatiques… il n’eut jamais droit à un soutien psychologique en tant que victime.
En 1951, mes oncles Francisco et José font partie d’un groupuscule de la CNT pour attenter à la vie de Franco. Les exilés espagnols voient, de l’autre côté de la frontière, les crimes franquistes envers le peuple terrorisé et désemparé. Ils ont besoin d’argent et utilisent la méthode «  d’expropriation  » qu’ils ont apprise en presque dix ans de guerre. L’objectif est le fourgon des PTT. Francisco est le conducteur d’une fourgonnette qui attend deux rues plus bas de l’endroit où doit avoir lieu le hold-up à Lyon. [1] José doit s’introduire dans le fourgon et s’emparer des sacs d’argent. Il ne doit pas y avoir de blessés, mais il y a deux victimes mortellement atteintes  : des gendarmes.
Par la radio, mes parents apprennent le «  suicide  » de José. En 2002, nous avons lu aux archives des journaux, sur Le Progrès notamment, qu’il avait reçu une balle dans le dos. [2] Aucun membre de la famille n’est invité à reconnaître le corps. Il est jeté dans une fosse commune inconnue.
Francisco, malgré ses quatre années de déportation à Mauthausen, est sauvagement torturé, et con-damné ensuite à perpétuité. [3]
Il fait vingt ans comme Albert Speer, ministre de guerre nazi, architecte qui dessina les différents camps de concentration et d’extermination…  !
La police arrête beaucoup d’Espagnols. Mon père est humilié, giflé. Il reçoit tant de coups de poings au visage qu’il double de volume… Il ne sait pas ce qui s’est passé, quand les policiers lui racontent, il s’évanouit.
Mon oncle Pascal est dénudé, frappé, mis dans une chambre frigorifique. Dans le même temps, les médecins diagnostiquent sur sa fillette une paralysie cérébrale… La compagne de Francisco, une très belle femme, fut humiliée, dénudée, torturée, etc. Ma mère fait une dépression, elle cesse de manger, et ne se lève plus. Quant à moi, personne ne se rend compte que j’ai une rougeole, je suis dans un état grave.
Oui, ma famille a beaucoup souffert. Mais, elle continue à accueillir très souvent, à la maison, des Espagnols en difficulté. Un matelas se déroule pour la nuit et se range au matin. On les aide, on les informe et on résout leurs difficultés avec les moyens que l’on a.

Beaucoup de paquets partent vers l’Espagne pour combler la faim ou on envoie de l’argent à diverses organisations. La solidarité reste une valeur forte que mes parents me transmirent.

À la fin des années 50, mes parents décident de rentrer en Espagne. Ma grand-mère est très âgée  ; plusieurs de mes oncles nous rendent visite pour les inciter au retour .
Cesser d’être un «  Réfugié politique  » est un coup dur pour mes parents. Il me faut être baptisée avec communion et confirmation en trois jours, mes parents doivent obtenir l’acceptation pour un mariage religieux, c’est un nouveau choc, très rude pour eux. Mais l’Église des curés ouvriers et du Cardinal Gerlier (Évêque qui affronta Klaus Barbie) facilitent les choses pour nous éviter des déconvenues majeures en Espagne.
Le passage de la douane est un vrai film de terreur. Nous sommes accueillis par tout un détachement de Guardias civiles, lieutenant compris.
Très vite dans son village de Cantabrique, le harcèlement subi par mon père rend la vie très difficile. Ils l’appellent La Grande Erreur. Le retour n’a pas été suffisamment préparé, tant de choses entrent en compte. À ma mère, entre nous trois nous lui bâtissons une personnalité différente. Il faut éviter que personne ne connaissent l’affaire de ses frères. Le plus terrible c’est le Silence. J’ai 14 ans et je suis déjà responsable de l’intégrité familiale via le Silence.
Mes études en souffrent  : en classe, j’entends que le Mal c’est les Rouges  : ils sont des assassins, des francs-maçons, des communistes… Les autres me regardent, m’insultent, m’appellent Pasionaria. Je commence à avoir des problèmes de langage, je bégaie. Mes parents m’envoient une année, chez mon oncle Pascal. Être fille d’une famille de … je le paie un prix élevé. Durant mes études, je manque des matières beaucoup de fois, sans raison. Il faut que j’obtienne constamment des certificats de bonne conduite religieuse et politique. Je suis sans cesse humiliée.
Ma famille ne participe pas au référendum pour les 25 ans de paix, ce qui a pour résultat que le village n’obtient pas 100% de participation. Quand du conseil de Burgos, les femmes les plus catholiques parcourent les maisons pour demander le soutien et les signatures pour que Franco puisse signer les sentences de mort, ma mère s’affronte à elles, alléguant que «  La politique ne l’intéresse pas et qu’elle ne comprend pas pourquoi elle devrait signer ce que les gouvernants ont décidé de faire sans son avis  ». Dans ma famille paternelle, ex-condamnés à mort, prisonniers, tondues… aucun ne signe.
Lors des exécutions de septembre 1975, la police ne se gène pas pour entrer chez nous, … je ne m’étends pas sur les représailles que nous subissons.
Mais je me sens très fière de ma famille. Il commence à arriver à la maison des clandestins, opposés à Franco  ; mon père respire. Nous continuons à être solidaires et à accueillir malgré les risques… Nous abandonnons le village de mon père en 1978. Il a reçu des menaces de jeunes d’extrême droite, armés de pistolets  : «  Allons tirer sur le rouge !  » et ils le désignent, nous sommes l’ année 1977 . Je jurai Vengeance, s’ils lui faisaient du mal. Ils me suivent jusqu’à Madrid. Nouvel exil  ! Mon père tombe malade, déçu par le PSOE et de tant de frustrations, il meurt en 1985, oublié de son parti comme le reste de ses frères.

Avec l’âge, le désenchantement, ma mère cesse d’être active mais elle apprécie les informations que je lui transmets par mon activisme. Elle reste attentionnée à mon voyage à Buenos-Aires pour déclarer devant la juge María Servini, dans le cadre de la Querelle Argentine. [4]
Elle est très attachée à mon avocate Ana Messuti pour son travail envers les victimes du franquisme. Mais sa tristesse pour les réfugiés syriens la démoralise. Un jour elle crie face au téléviseur au milieu de cris et de larmes  :

«  Mais est-ce que les gouvernants n’ont rien appris de nous, les réfugiés espagnols  ? Est-ce que ce que nous avons souffert n’a servi à rien  ?  »

Elle ne supporte pas de voir l’histoire se répéter. Jamais elle ne chercha vengeance mais Justice oui  ! Dans la mesure où elle peut, elle collabore jusqu’à son dernier souffle. Jusqu’à ses 98 ans, elle ne réussit pas à ce que son pays transmette la Vérité, ni rétablisse la Justice et ne reçut aucune Réparation.

Elle reste un témoin incontournable pour toutes celles et ceux qui sont et restent le meilleur de l’Espagne.

je t’embrasse maman !
Elsa

Notes

[1NdA : Le hold-up a lieu Rue Du Guesclin à Lyon, il est nommé ainsi « le Hold-up de la rue Du Guesclin ». Les divers membres de ma famille furent torturés par la police française.

[2NdA : Avec mon mari, en 2002, on a lu les journaux de l´époque. C´était aux archives des périodiques et journaux, Bd. Vivier- Merle. C´était tard, on ne put faire des photocopies. Ce qui nous a surpris ce fut de lire que José, avait reçu un coup mortel dans le dos. Maman m’a dit que personne n’avait été appelé pour reconnaitre le cadavre de José. On a beaucoup d´interrogations à ce sujet.

[3NdA : Pourquoi François fut-il condamné à perpétuité et libéré après vingt longues années ? Tous savaient que sa responsabilité était de conduire une camionnette après le hold-up. Il ne portait pas d´armes, il se trouvait deux rues plus loin. Il n´a rien vu. La police s´est acharnée sur lui. Ces sales espagnols !!!

[4Querelle Argentine le procès engagé en Argentine par les victimes du franquisme qui se sont vus dans l’impossibilité d’engager une procédure en Espagne. Ce procès a entraîné plusieurs demandes d’extradition, notamment à l’encontre de la police politique du régime. Toute les demandes ont été rejetées. Quelle fut la cause de ces rejets ? Elle est simple. En Espagne n’est pas considéré comme un délit le fait d’avoir appartenu à la Brigade Politico Sociale, la police politique du régime. Le régime franquiste est considéré comme légal et il existe une continuité en ce qui concerne certains aspects fondamentaux.