Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 
Accueil > Documents et pédagogie > Articles de presse > « Señora Madame, yo soy un Français »

Article paru dans La dépêche du midi, septembre 1984, sous le titre : "Y soy un Français... Yo soy un Français..."

.

Notre article du 27 août denier, intitulé "Muchas Gracias » [1]. rendant hommage au rôle essentiel des guérilleros espagnols dans la libération de Paris, où ils entrèrent les premiers, en avant-garde de la deuxième D.B. du général Leclerc, nous a valu un grand nombre de messages téléphonés et un important courrier, tant en espagnol qu’en français. Leur lecture bouleversante atteste combien ces « olvidados » - oubliés - immigrés et réfugiés qui se sont intégrés dans notre combat et l’ont souvent animé, ont été sensibles au légitime hommage que nous leur avons rendu. Dans l’impossibilité momentanée de répondre nommément à tous mes correspondants, je les prie de bien vouloir trouver ici mes excuses, avec ma satisfaction personnelle d’avoir contribué à rétablir l’authenticité d’un point historique méconnu, parce qu’hélas falsifié. C’est un fait incontestable : l’élément de pointe de la deuxième D.B., qui vint au secours de Paris insurgé, était composé d’anciens guérilleros espagnols, pour la plupart anarchistes. Pourquoi, depuis quarante ans, le cacher ?

Je me bornerai à citer l’un des rares survivants de cette fameuse « Neuvième compagnie », anéantie à 90%, qui pénétra en tête dans Paris et poussa jusqu’à l’Hôtel de Ville. Son nom de guerre était Juan Rico [2]. Il vit actuellement dans l’Aude.

Anarchiste espagnol ! Je suis l’un des seize survivants de ceux qui sont entrés les premiers dans Paris. J’étais le plus jeune et j’avais une guitare. La capitaine Dronne m’a dit : « Rico, ce n’est pas un régiment de mandolines ». J’ai caché ma guitare sur le tank. Il n’était pas commode, nous non plus. C’est le seul qui a voulu de nous et nous de lui. Il parlait l’espagnol, nous on se débrouillait en français, mais le cœur y était. Si bien qu’à la porte d’Italie, quand nous sommes arrivés et qu’une femme a crié : « Vive les Américains ! », un de mes camarades a répondu : « Non Señora Madame, yo soy un Français ».
C’est vrai et je vous remercie de le dire dans votre article, nos « half tracks » portaient des noms espagnols, sauf celui où j’étais, appelé « les cosaques », probablement parce que nous chevauchions vite à l’avant-garde, sans trop faire de cadeaux à l’ennemi. Ce que vous avez écrit m’a profondément ému, parce que vous savez bien ce qui s’est passé en vérité mais que personne ne dit… Dont acte…

René MAURIES

Notes

[1Voir article sur ce site : Muchas gracias

[2De son vrai nom : Victor Baro.
Voir son portrait dans la rubrique "Les hommes de la Nueve" : Baro Victor