Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 

La libération de Paris : Muchas gracias. La dépêche du midi 27/08/1984

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Nous savons tout, ou presque, sur la Libération de Paris, et c’est une bonne chose d’apprendre aux générations nouvelles, qu’avant de devenir des pépés rabâcheurs, les anciens combattants furent aussi des jeunes de leur âge, capables, le cas échéant, de mourir pour la liberté, à 20 ans, sinon avant. Mais il est une justice à rendre, puisque personne n’en a parlé, et que nous ne saurions négliger, nous, dont la métropole, Toulouse, fut, voilà une quinzaine de siècles, du temps des Wisigoths, la première capitale de l’Espagne.

Il convient donc de savoir que la fameuse division blindée du général Leclerc, la « Deuxième » qui devait devenir la première, celle qui, voilà quarante ans, fit son entrée dans Paris en colère, comprenait plus de trois mille Espagnols, soit le cinquième de ses effectifs. Ces anciens guérilleros d’une guerre civile, prélude à la mondiale, si mal accueillis chez nous dans les camps de concentration infâmes, s’étaient, après notre défaite, engagés ans la Légion étrangère ou enfuis en Angleterre. Certains d’ailleurs avaient déjà combattu en Tripolitaine contre le célèbre « Afrika Corps » du général Rommel. Et ces antimilitaristes, car pour la plupart anarchistes, étaient de l’avis unanime de leurs chefs, de magnifiques soldats. Répartis sur l’ensemble de la « IIe D.B. », ils constituaient la majorité du Régiment d’infanterie du Tchad, ainsi que de la neuvième compagnie de chars du troisième bataillon.

Ce denier était commandé par le colonel Putz, un vétéran des « Brigades internationales », qui, devant Teruel imprenable, avait évoqué, six ans auparavant : Ce coup-ci, c’est Verdun... Et il y revint pour se faire tuer, près de trente ans après. Le capitaine Raymond Dronne, un hispanisant, avait accepté la neuvième compagnie, dont aucun officier ne voulait, pour son caractère particulier. On y comptait, en effet, début août 1944, cent quarante-quatre Espagnols très exactement. Il en restera seize, guère plus de dix pour cent, dix mois plus tard, à la fin de la guerre. Or ce sont ces guérilleros qui sont entrés les premier dans Paris.

Les images de la Libération de la capitale, ou sa reconstitution, ne montrent guère qu’un char, baptisé « Romilly », celui qui fut, ces jours-ci, de toutes les cérémonies. Robert Aron, qui écrivit l’histoire de ces évènements, ne cite que lui, tandis que son collègue Adrien Dansette en ajoute deux autres, « Montmirail » et « Champaubert ». Ces historiens ne veulent voir que des chars français, conduits, à la rigueur, par des éléments marocains. Or, s’il s’agissait de blindés bien à nous, ils portaient des noms de combat espagnols, choisis par leurs équipages d’outre Pyrénées. Le capitaine Raymond Dronne, envoyé en avant-garde par le général Leclerc, témoigne d’ailleurs sans la moindre équivoque : Des half-tracks, portant des noms espagnols et conduits par des Espagnols de la neuvième compagnie, furent les premiers à entrer dans Paris.
Cette unité, composée de cent vingt hommes, avec vingt-deux blindés, était commandée par le lieutenant Elias, assisté du lieutenant Amado Granell et du sergent Campos, qui rêvait de partir ensuite animer la guérilla contre Franco. Elle déboucha place d’Italie, à 20h20. Le capitaine Dronne y prit part en personne, à la tête de la colonne, laquelle se présenta devant l’Hôtel-de-Ville, à 21h33, très exactement. Les premiers chars sur la place, atteste le lieutenant Granell, s’appelaient « Guadalajara », « Teruel », « Madrid » et « Ebro ».


Raymond Dronne pénétra seul à l’intérieur de l’Hôtel-de-Ville, où il fut reçu par une délégation du Comité national de la Résistance, à savoir : Georges Bidault, son président, assisté de Daniel Mayer, Joseph Laniel, Georges Marrane et Léo Hamon. Pendant ce temps, un tireur isolé semait la panique sur la place, où les blindés prenaient aussitôt position, en prévision d’une attaque. Sorti saluer leurs équipages, Léo Hamon confire à son tour : Ils ne parlaient pas très bien le français. C’était des républicains espagnols, engagés dans la division Leclerc.

Le sergent-chef Jesus Abenza, qui se trouvait aux premières loges, jure même que Leclerc en personne avait promis aux Espagnols qu’ils seraient placés en tête de colonne et conduiraient l’armée de Libération.
Il rapporte également que, sur le trajet de la Porte d’Italie à l’Hôtel-de-Ville, plusieurs chars arboraient le fanion de la République espagnole, et qu’on les acclamait comme tels. Ce même sergent-chef installa, sur la place, le premier canon, baptisé « El Abuelo », le grand-père. Ces témoignages vécus se retrouvent, si je ne m’abuse, dans le bouleversant ouvrage de Federica Montseny, la leader anarchiste, ancien ministre de la République : « Passion et mort des Espagnols en France ». Et nous citerons encore le tankiste V. Etchegaray, qui précise en substance : Les forces françaises de l’intérieur nous saluèrent à notre arrivée en anglais. Et nous étions déjà place de l’Hôtel-de-Ville, quand nous vîmes apparaître deux chars français. Les F.F.I. de la capitale étaient sous les ordres d’Henri Rol-Tanguy, le dernier chef du bataillon « Commune de Paris », vétéran des « Brigades internationales ».

Après avoir procédé au « nettoyage » de Paris, la neuvième compagnie du capitaine Dronne alignait, le 26 aout, ses chars devant l’Arc-de-Triomphe. Elle formait la garde d’honneur du Soldat Inconnu pour l’arrivée du général de Gaulle. Une immense banderole aux couleurs de la République espagnole barrait les Champs-Elysées. Entre-temps, plus de quatre mille réfugiés espagnols participaient au soulèvement de la capitale et l’un de leurs chefs, José Baron, s’était fait tuer place de la Concorde.
Cette émulation dans la course à la liberté, dont la Libération da Paris fut le symbole, ne change certes pas le sens de l’Histoire. Aussi, puisqu’il faut rendre à César ce qui lui revient. nous devons-nous de dire « muchas gracias » - merci beaucoup – à ces cousins de sang qui, vaincus à Madrid, où nous étions absents, firent un si long et douloureux parcours pour rentrer en vainqueurs dans Paris.
Mais la course à la liberté n’est-elle pas le rêve éternel de Don Quichotte ?

René MAURIES

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Muchas gracias. La dépêche du midi 27/08/1984