Faire connaître et cultiver la mémoire historique de la Libération de Paris en 1944, commencée le 19 juillet 1936 en Espagne, continuée sur différents fronts en Europe et en Afrique ou dans les maquis en France et qui se prolongea dans le combat contre le franquisme.


 
 
Accueil > La Nueve et la 2ème DB > Les hommes de la Nueve > Dikran Lorénian, l’éclaireur fortuit de la (...)
.

Le 24 août, dans la journée, le général Leclerc fâché de voir ses troupes arrêtées et accrochées par l’ennemi du côté de la croix de Berny, interpelle le capitaine Raymond Dronne qui arrive avec la 2e section de combat commandée par le sous lieutenant Michel Élias et la 3e section de combat commandée par l’adjudant chef Miguel Campos de la Nueve. Il lui donne l’ordre de rassembler les hommes dont il a besoin et d’entrer dans Paris coûte que coûte.
Avec une certaine satisfaction, Dronne va s’exécuter. Ses Half-tracks portent les noms de Madrid, Guadalajara, Teruel, Guernica, Don Quijote, Brunete…

Il est 20h45, heure allemande, quand ils arrivent porte d’Italie. Le capitaine Dronne veut rejoindre l’Hôtel de Ville, « parce la maison commune est à la fois le cœur de la capitale et le symbole des libertés parisiennes et nationales ; elle est le lieu prédestiné pour la première rencontre des soldats en uniforme de la France Libre venus d’Outre-mer et des combattants sans uniforme de la résistance [1] », écrit-il dans La Libération de Paris. Les Parisiens les prennent d’abord pour des Allemands et s’enfuient. Puis, des plus curieux s’approchent et s’écrient soudain : « Ce sont des Américains ». La foule revient pour finalement exploser de joie en s’apercevant que « ce sont les français ! »
Un Arménien se distingue par son calme, il s’avance vers la jeep du capitaine et lui propose de le guider dans Paris, jusqu’à l’Hôtel de Ville, afin d’éviter la défense allemande, il connaît le dédale des rues et il en vient. Il s’agit de Lorenian Dikran.
Dronne lui fait confiance, conforté en cela par El Patron lui-même auquel il téléphone et qui lui crie : « Suivez-le ! » Enfourchant sa moto, Lorenian précède la jeep et les Half-tracks. Passant par des petites rues désertes : Quittant l’avenue d’Italie la petite colonne emprunte la rue de la Vistule, la rue Baudricourt, les place et rue Nationale, la place Pinel, la rue Esquirol, le Boulevard de l’Hôpital, traverse la Seine au Pont d’Austerlitz, le quai de la Rapée, le Quai Henri IV, le quai des Célestins, pour parvenir à l’Hôtel de ville à 21h22. Seuls quelques coups de feu éparses sont tirés, à peine perceptibles, recouverts par le bruit du déplacement de la colonne. Le Guadalajara est le premier véhicule à atteindre l’Hôtel de Ville, et le lieutenant « français » Amado Granell est le premier soldat de la 2e DB à rencontrer les représentants de la Résistance, saluant les membres du CNR : Georges Bidault, Joseph Laniel, Georges Marrane, Daniel Meyer… C’est une grande émotion, la fin du cauchemar pour les parisiens.

Elle a été rendu possible grâce aussi à Dikran Lorénian, cet éclaireur fortuit, homme de courage, lié avec des réseaux de résistance parisiens.

Mais qui est ce guide providentiel qui s’offre comme guide au capitaine Dronne afin d’éviter des morts inutiles ?
Né en 1908, à Constantinople, Arménien il émigre avec sa famille en France, en 1915 pour échapper au génocide. Il est naturalisé en juin 1930. Il décède le 27 janvier 1998.
Il s’établit comme commerçant fromager en 1930 et il fournit les trois prisons parisiennes : La Santé, la Petite Roquette (prison de femmes) et Fresnes.
Rappelé en 1939 quand la guerre éclate, il est envoyé sur le front dont il revient à la démobilisation à pied de Dunkerque à Bordeaux pour rentrer ensuite sur la région parisienne. Comme beaucoup de parisiens il se débrouille comme il peut pour nourrir sa famille (une femme et trois enfants et sa maman). Mais il ne pense pas qu’à sa famille, naturellement il se rapproche des réseaux de résistance, par sa fonction il peut aller là où il veut. Aussi il en profite pour récolter des informations sur les mouvements des troupes d’occupation et aménage une cachette pour secourir des juifs, des Italiens, des Espagnols. Il cache même deux aviateurs, un anglais et l’autre américain. Dénoncé, il reçoit la visite de la Gestapo qui perquisitionne son domicile mais ne trouve rien et repart en le laissant chez lui. Pourtant les deux aviateurs sont bien dans l’appartement mais la cachette est si bien dissimulée que les nazis n’ont rien vu.
Toutefois Dikran va redoubler de prudence et surtout éviter d’attirer des ennuis à sa famille.

En ces temps de pénurie, il livre des œufs et du fromage à l’aide de son triporteur (une caisse sur deux roues avant montée sur un vélo) pour nourrir détenus et personnels mais aussi dans les hôpitaux et à la préfecture de Paris. Il a donc ses entrées dans des lieux fermés et la faculté de circuler assez librement tout en observant les événements et leur évolution dans les rues parisiennes. Il devient également recruteur de jeunes résistants.
Ce 24 août 1944, il arrive de Fresnes avec quelques jeunes hommes pour assurer la défense de la préfecture de Police à Paris, et Jacques Chaban Delmas, délégué militaire national des Forces Françaises Libres, à nouveau l’expédie à la recherche de nourriture pour ces jeunes gens. C’est en allant chercher de quoi nourrir ces nouvelles recrues qu’il va croiser le chemin de l’Histoire en la personne du Capitaine Dronne et de sa colonne La Nueve.

JPEG - 99.5 ko

70 ans plus tard, son arrière petit-fils, Sofiane Benkritly, lui rend hommage :

« Mesdames et messieurs
Aujourd’hui , anniversaire de la libération de Paris, je prends la parole pour rendre hommage à mon arrière grand père DIKRAN LORENIAN
Il est né en Arménie à Constantinople et a fui son pays en 1920 avec ses parents frères et sœur pour échapper à la barbarie et au génocide arménien. Il a toujours combattu à sa manière le nazisme. Il a caché à deux reprises un aviateur américain et un aviateur anglais
Le 24 août 1944 il apprend qu’un détachement du général Leclerc est tout proche de Paris, vers la côté de Fresnes. Ce détachement est conduit par le Capitaine Dronne. Il explique au Capitaine qu’il peut le conduire jusqu’à l’hôtel de ville sans qu’il n’y ait un seul soldat de tuer. C’est même lui qui prend la tête du convoi sur sa motocyclette.

Dronne appelle le général Leclerc, lui explique qu’il a un arménien face à lui ....
Leclerc répond : Suivez le !
Et c’est ainsi qu’une page de l’histoire de Paris s’est écrite. Il a estimé avoir payé sa dette à la France qu’il l’avait accueilli lui et toute sa famille. »



Notes

[1La libération de Paris, Raymond Dronne, P 282, édit Presses de la cité, 1970

Article réalisé d’après :
- Le récit de madame Laurence Benkritly, sa petite-fille.
- Le récit de Madame Claude Lorénian, sa fille,
- L’ouvrage de Raymond Dronne, La libération de Paris, édit Presses de la cité
- Les extraits de l’ouvrage Terre d’Asile et d’Aventures, Nouvelles d’Arménie
- L’article "Un arménien libère Paris" de Mélanie Courtois dans La 2e DB de Raymon Muelle , presse de la cité.
- La Gazette du 13e N° 29 Printemps 1998,…